Extrait
A dix heures, elle émerge d’un sommeil profond
dans une lumière de néon qui ne variera pas jusqu’au soir. Son retour
à la conscience se manifeste par le rappel de cette image de son
voisin captée dans le miroir, pareille à un souvenir lointain
brusquement ressuscité.
Aussitôt, elle veut s’assurer de sa présence,
elle est déçue, il n’est pas là, elle a sans doute rêvé, puis elle
sourit : la bibliothèque, le bureau, le fauteuil et les feuillets
attendent.
Dans la chambre de son fils, elle ramasse le
pyjama, les vêtements froissés, vide la poubelle, secoue les draps,
fait entrer l’air glacé de janvier pour chasser les miasmes de tabac
froid, découvre un mégot sous le lit, passe un chiffon à poussière sur
les étagères, remet à sa place la photo où Damien rit dans les bras de
son père. Elle compose un bouquet de fleurs qu’elle dépose sur son
bureau.
Un vague souvenir surgit : la présence de Damien
un instant durant la nuit, une douce pression sur son épaule.
Elle boit un café les doigts bien serrés contre
le bol brûlant. Plus tard, elle se brosse les cheveux qu’elle a longs
et blonds, se maquille, ce qui lui arrive rarement malgré une
propension à s’acheter des poudres pour le seul plaisir d’en
contempler les nuances, et elle choisit des vêtements aux couleurs
vives pour conjurer l’absence de lumières de l’hiver. Le ciel, les
toits et la brume enveloppent le paysage urbain d’un gris monochrome.
A onze heures, le voisin a repris la place
occupée la veille. Elle esquisse un mouvement de retrait et cherche,
dans l’espace encombré du salon qui lui tient lieu de chambre et de
bureau, l’exacte position qui lui assurera de l’avoir dans son champ
visuel en étant certaine de ne pas être vue.
La clarté du jour, loin d’atténuer le mystère de
cette présence, l’accentue. Il est plus difficile à saisir à cause de
l’ombre dans laquelle il est plongé alors que la lumière artificielle
l’avait révélé si précisément, cette nuit.
Elle le fixe intensément, enregistre de nouveaux
détails. Il porte ce matin des lunettes aux verres légèrement fumés
qui cachent ses yeux et, tout en commençant distraitement son travail
de lecture, il se lime les ongles avec un sérieux déconcertant.
Parfois, il s’interrompt et contemple le plafond puis il se lève et
disparaît dans un angle de la pièce. Elle en conclut qu’il doit
répondre au téléphone et, pour se convaincre de la justesse de son
hypothèse, elle ouvre discrètement sa fenêtre dans l’espoir de pouvoir
entendre sa voix. Elle ne saura rien. La baie vitrée est close.
Profitant de son absence momentanée, elle examine
le bureau, une antiquité, la lampe moderne gris métallisé. Ce qu’elle
a pris pour un tableau est une photo agrandie en noir et blanc, dont
elle ne distingue rien.
Sans un regard vers l’extérieur, il revient
s’asseoir et répète les gestes de la nuit.
De là où elle se situe, le miroir lui renvoie
l’avant-bras du voisin – il a relevé la manche de sa chemise – et sa
main.
Aussitôt, elle saisit un crayon et malgré la
distance, elle s’ingénie à la dessiner, s’y reprend à plusieurs fois
avec une étrange fébrilité, mais la main trop éloignée et détachée du
corps est inerte sur la feuille blanche.
A treize heures trente, il s’en va.