Il y a un style Mordillat. Mélange d'énergie, de gouaille, de sensibilité fine, de révolte, de tendresse, de violence. L'enfance - la sienne et celle des autres -, la famille - de sang, de coeur ou de haine - nourrissent son imaginaire. Et sa dizaine de romans - de Vive la sociale ! aux Cinq Parties du monde, d'A quoi pense Walter ? à L'Attraction universelle -, ses sept longs métrages - Billy Ze Kick ou L'Apprentissage de la ville - sont autant de variations sur les rêves intimes et la dureté des rapports humains. Car, pour Gérard Mordillat, toute oeuvre est manière de se battre contre les injustices, l'hypocrisie d'un monde contemporain qui camoufle sa dureté derrière le rideau de fumée d'une langue édulcorée. Ecrire, c'est dépouiller le langage jusqu'à ce noyau de vérité, cette bombe à retardement qu'est la langue des poètes et des hommes libres.
Il lui aura fallu quatre ans pour mettre le point final aux 660 pages de son dernier et magnifique roman, Les Vivants et les Morts. Il y raconte l'ultime combat d'ouvrières et d'ouvriers face à l'inéluctable mort de leur usine. Histoire sociale, histoires d'amour qu'on dévore entre frisson, horreur et passion, voilà un livre-monde, un livre-vie comme on en lit peu dans la littérature française d'aujourd'hui.
Télérama : Qu'est-ce qui vous fait écrire ou filmer ?
Gérard Mordillat : L'intérêt que je porte aux voix tues, aux voix étouffées, aux voix interdites. Jusqu'au paradoxe, car, lorsque nous tournions, en 1977, La Voix de son maître, avec Nicolas Philibert, c'est le discours patronal qu'on faisait s'exprimer ; et, d'une certaine manière, ce discours-là était interdit : personne ne l'entendait... Même chose avec Jérôme Prieur lorsque nous réalisions notre travail sur le christianisme, dont on ne peut plus dire qu'il soit une pensée dominante ! Autre exemple, le documentaire et la fiction que nous avons consacrés à Artaud : la voix des poètes n'écrase pas les autres voix ! Mais faire entendre ce que l'on n'entend pas, ou plus, est pour moi la fonction de l'écrivain, du cinéaste. Car c'est un privilège de faire des livres ou des films, et il ne faut pas le gâcher en étant uniquement le commentateur de soi-même. La création doit être « utile », même si l'adjectif paraît étrange, aujourd'hui... J'avoue qu'une question ne cesse de me préoccuper, celle-là même que posait Giorgio Vasari, au XVIe siècle, quand il rédigeait ses biographies de peintres célèbres, ou François Truffaut, quand il interrogeait Hitchcock : « A quoi ça sert ? » Non pas « qu'est-ce que ça signifie ? », mais « à quoi ça sert ? ».
Télérama : Comment est née la nécessité de faire entendre ces voix tues ?
Gérard Mordillat : D'une révolte, d'une insurrection personnelle face au monde que je voyais. Ça a commencé tôt. Sans doute parce que mes parents étaient des gens qui protestaient. Contre les injustices, contre la guerre d'Algérie... Quand j'étais à l'école, on allait aussi aux manifs avec les instituteurs. Une vraie tradition protestataire - l'idée qu'on ne doit pas accepter ce que l'on nous dit comme une chose acquise, qu'on n'est pas forcé d'obéir - venait en plus du quartier. Nous étions dans le 20e arrondissement de Paris, là où la Commune s'était achevée...
Télérama : Rendre la parole aux oubliés de l'histoire, n'était-ce pas déjà, d'une certaine façon, le projet de votre premier roman, Vive la sociale !, paru en 1981 ?
Gérard Mordillat : On peut en effet lire Vive la sociale ! ou, vingt ans plus tard, Rue des Rigoles comme des chroniques de la vie ouvrière dans le 20e, entre 1950 et la mort d'Allende. Mais en même temps ces deux livres sont des « piles atomiques » de langage : j'ai voulu les écrire à toute force comme des ballades poétiques à la François Villon... Je suis un intellectuel de la première génération. Le premier de ma famille à ne pas travailler en usine. Mais j'ai eu la chance d'appartenir à une classe qui semble avoir disparu aujourd'hui et qui s'appelle la classe ouvrière. Cette classe avait une histoire, et cette histoire s'inscrivait dans une langue, qui n'était pas l'argot mais une expression du peuple qui lui appartenait en propre. C'était cette langue magnifique, surtout, qui me rattachait à la classe ouvrière. Quand j'entendais mes grands-oncles dire « une cisaille à couper le brouillard » pour parler d'un habit à queue-de-pie, quelle création littéraire formidable ça me semblait !
Télérama : Vous parlez de la classe ouvrière au passé ?
Gérard Mordillat : Pour moi elle existe encore, de même que la lutte des classes, que je décris justement dans Les Vivants et les Morts. Mais c'est une grande force du capitalisme que de nous avoir fait croire qu'elles avaient disparu. Marx disait que le pouvoir appartient à ceux qui possèdent les moyens de production. Aujourd'hui, nous vivons dans un monde où le pouvoir appartient plutôt à ceux qui détiennent les moyens de communication. Or, avec ces moyens-là, on a réussi à vendre l'idée qu'il n'y avait plus de classes sociales, rien que des « partenaires sociaux ». Et le glissement s'est fait sans qu'on y prenne garde ; on est passé d'un rapport conflictuel - et qui le demeure, il suffit d'ouvrir le journal ! - à une langue qui a expulsé la classe ouvrière et ses conflits. Les enjeux du monde sont toujours sensibles à travers le langage...
Télérama : Comment, fils d'ouvrier sans diplôme, avez-vous eu justement le culot de vous lancer dans le langage, l'écriture ?
Gérard Mordillat : Mais mes parents étaient de grands lecteurs ! Pour argumenter dans les nombreuses querelles politiques familiales, où nous refaisions constamment l'histoire de France, il fallait pouvoir tenir sa place, donc être au courant, lire... Beaucoup de journaux, c'est vrai ; mais, à l'adolescence, avec un copain, on s'était mis au défi de lire un livre par jour ! Moi, je suis surtout entré dans la lecture par la poésie ; avant 68, à 18 ans, je lisais avec passion Ezra Pound, dont je ne comprenais pas un mot sur quatre, et Antonin Artaud... Quant au passage à l'écrit, l'exemple de mon père a été capital. Il écrivait des lettres formidables avec un sens unique de l'orthographe et de la ponctuation. Par exemple, s'il écrivait « Franco », il ne mettait jamais de majuscule, parce que franco ne pouvait pas avoir un F majuscule ! Et ce qui était merveilleux, c'est que, s'il avait quitté l'école à 10 ans, il n'avait aucun tabou : il était capable d'écrire des lettres de dix pages, pleines de fautes et extraordinaires ! Le message que j'en ai tiré est qu'on peut écrire. La marche suivante a été « on doit écrire ! ». La troisième : « j'écris ».
Télérama : N'étiez-vous pas intimidé ?
Gérard Mordillat : Pas du tout. Tous ces écrivains merveilleux que je lisais me criaient comme des amis : vas-y, écris ! Et j'ai eu la chance de rencontrer Geneviève Serreau. J'étais alors ouvrier dans une imprimerie juste en face de la revue Les Lettres nouvelles, qu'elle dirigeait avec Maurice Nadeau. J'avais 20 ans, j'avais écrit des poèmes. J'ai traversé la rue. Geneviève Serreau m'a reçu, je lui ai fait de grands discours sur Pound et Artaud et, à ma grande surprise, elle m'a publié. Nous sommes devenus amis. C'était une lectrice extraordinaire, impitoyable et en même temps fondamentalement encourageante. Quand j'ai commencé à écrire, c'était très loin de ce que je souhaitais, mais elle m'a montré par où il fallait passer, comment il fallait faire. Elle a été essentielle. Et m'a fait découvrir beaucoup d'écrivains : Witold Gombrovicz, Elisabeth Poretski, Bruno Schulz... Sans oublier ceux qui la touchaient de près, comme Brecht, qu'elle avait traduit, ou Beckett, que son mari, Jean-Marie Serreau, fut un des premiers à monter au théâtre.
Télérama : Dès les premières pages des Vivants et les Morts, on devine un hommage à Victor Hugo. Appartient-il à votre panthéon ?
Gérard Mordillat : Je voulais saluer la grande tradition populaire du roman français, de Hugo à Zola. Même si je me sens plus proche du roman social américain, de Steinbeck à Dos Passos. Dans Les Vivants et les Morts, comme dans leurs romans, tout passe à travers ce que font les personnages. Je ne suis pas sur le terrain de l'introspection psychologique, mais sur le terrain de l'action. C'est mon côté américain.
Télérama : Votre mère n'était-elle pas américaine ?
Gérard Mordillat : Elle est née à Vancouver, donc canadienne ; ensuite elle est devenue américaine, car mon grand-père jouait du cornet à piston dans l'orchestre du cirque Barnum and Bailey. Mais, en fait, elle était d'origine belge et est devenue française par mariage. Ma mère enseignait l'anglais à l'école Berlitz... Mais si j'ai très bien parlé l'argot avec mon père, je n'ai jamais parlé anglais avec elle. Car elle vous corrigeait sans arrêt. Pour décourager quelqu'un d'apprendre une langue, elle était douée.
Télérama : Ecrire un roman comme Les Vivants et les Morts, c'est aussi apprendre une langue ?
Gérard Mordillat : Pour écrire un livre, on invente toujours sa grammaire, son vocabulaire. J'ai donc fait appel à toutes ces voix que j'ai entendues. Mes livres entrent toujours en moi par l'oreille. Dès que je sais comment parlent les personnages, je peux écrire. Tant que je ne les entends pas, ils n'ont aucune réalité. Dans Les Vivants et les Morts, comme je devais me confronter à des gens de la base au sommet de l'entreprise, jusqu'au préfet, au député, il fallait que chacun ait sa voix. Ces gens-là que je raconte, je les ai croisés, entendus. Et moi qui n'ai aucune oreille pour la musique, je crois avoir une oreille très fine pour le langage. J'ai une mémoire nette et ferme de la façon de parler. Car, par-delà le vocabulaire, c'est la syntaxe, la scansion, le rythme qui font entendre ce qu'un personnage a à dire. On le fait vivre en faisant vivre sa phrase.
Télérama : Que raconte Les Vivants et les Morts ?
Gérard Mordillat : Je suis parti de la réflexion suivante : l'écart est de plus en plus grand entre riches et pauvres. Grâce aux luttes sociales menées jusqu'ici, il est « acceptable » en France. Mais jusqu'à quand ? Les « vivants », même s'ils sont de plus en plus minoritaires, sont pour moi ceux qui sont capables de dire non au capitalisme, au libéralisme galopant ; car il n'y a pas qu'une seule lecture possible de l'économie et du social... Ceux qui ne disent pas non sont morts... Les Vivants et les Morts se termine par : « Ils endurent. » J'aime ce verbe « endurer » ; il dit la dureté de la situation, mais il dit aussi la durée. Autrement dit, c'est dur, mais il ne faut pas renoncer. On peut dire non à la mondialisation. Ce n'est pas parce que les choses sont inéluctables qu'il faut renoncer à lutter contre.
Télérama : Dans votre livre, les personnages de femmes sont les plus audacieux, les plus courageux...
Gérard Mordillat : J'admire les femmes depuis toujours. Dans la vie comme dans la littérature. De Nathalie Sarraute à Marguerite Duras, de Flannery O'Connor à Béatrix Beck, d'Unica Zürn à Christiane Rochefort. Elles ont un sens plus profond de la réalité, une écriture davantage liée au corps. J'aime la matérialité de ce qu'elles écrivent, leurs livres ancrés dans la chair, des livres qui sentent. Ils m'émeuvent davantage que les romans détachés du réel de bien des hommes. Les femmes me parlent directement. Et puis, est-ce à cause de ma mère, de ses horaires terribles à l'école Berlitz, additionnés aux charges de la maison, j'admire leur énergie, leur capacité de résistance. Je m'identifie volontiers à elles. D'ailleurs, elles ont souvent le rôle principal dans mes romans.
Télérama : Le découpage en courtes séquences des Vivants et les Morts évoque un scénario de film. Quel lien entretenez-vous entre image et écriture ?
Gérard Mordillat : Je ne fais aucune différence entre écrire des livres et tourner des films. Tout est écriture. Ce travail prend parfois la forme d'un film, parfois la forme d'un livre... Si je me sens plus à l'aise avec les mots, il n'y a jamais hiatus entre ces modes de création. C'est aussi pour cela qu'au cinéma, sur le terrain documentaire, je me suis intéressé aux Ecritures saintes et aux formes du discours... Quant aux Vivants et les Morts, si on a l'illusion d'un découpage de film, c'est un livre ! Dont l'illusion est justement l'un des moteurs... Finalement, la forme même du livre fonctionne comme une variation d'un thème qui travaille le texte du début à la fin.
Télérama : Comment cela ?
Gérard Mordillat : Dans Les Vivants et les Morts, on croit saisir une vérité, qui reste... ailleurs. Au départ, les ouvriers imaginent que leur combat peut modifier la situation. Or l'histoire est écrite avant même que le roman commence... On croit que Lorquin, l'ouvrier modèle, se suicide à cause de sa mise au chômage à 53 ans, or il se suicide par amour. Etc.
Télérama : Est-ce un livre militant ?
Gérard Mordillat : Non. Un livre politique qui permet de comprendre un certain nombre de mécanismes économiques et sociaux. Si l'on regarde la production télévisuelle et cinématographique actuelle, en France, on s'aperçoit que les personnages n'y travaillent pas, ou sont architectes, éditeurs, flics et prostituées pour les filles. Ils n'ont jamais aucune opinion politique, ni aucune conviction religieuse ; bref on est dans un monde qui n'existe pas. Je me suis donc dit qu'il n'y avait qu'une seule façon de réinvestir le champ social : le roman. D'autant que le roman français a lui aussi déserté le monde social pour ne s'intéresser... qu'à la personne du romancier ! Mais, au lieu de regarder mes chaussures, je préfère voir ce qu'il y a en face et que les lecteurs se retrouvent dans mon récit. Mon but est de faire exister ce monde réel dans lequel nous sommes tous. En cela, Les Vivants et les Morts est un livre politique mais pas militant. Je n'y fais la propagande d'aucune cause.
Télérama : Un de vos héros, Rudi, est pourtant un gauchiste radical...
Gérard Mordillat : Un anarcho-syndicaliste, comme on disait autrefois... Si son attitude est suicidaire, c'est sa seule façon de conserver sa dignité... Ce qui a véritablement déclenché l'écriture du livre est d'avoir lu dans la presse que des ouvriers rompaient avec la grande tradition selon laquelle on ne casse pas l'outil de travail, pour revenir à des révoltes primaires, type jacquerie ou gladiateurs. Il n'y a pas d'autre issue que mourir, mais on a le choix entre se laisser écraser ou sauver sa dignité. C'est à Spartacus qu'on peut comparer Rudi. Il choisit la mort dans la dignité. Je ne sais pas s'il a raison, mais, à travers lui, on sent combien le fait d'humilier les gens, puis, de renoncement en renoncement, de les amener à tout accepter finit par conduire à la révolte et à la mort.
Télérama : C'est ainsi que vous voyez l'avenir ?
Gérard Mordillat : Lorsqu'on parle de plan social, ça veut dire la mort, car justement il n'y a pas de plan et il n'y a pas de social. Il n'y a rien du tout. Cette guerre sans nom, menée au nom de la raison financière contre la raison industrielle, entraînera nécessairement des morts. Car l'humiliation des licenciés, le fait qu'ils soient abandonnés à leur propre sort, amènera certains d'entre eux à se radicaliser, et, se radicalisant, on retrouvera des formes de révolte violente. C'est cela qu'annonce mon livre.
Télérama : Et, en même temps, vous continuez avec Jérôme Prieur une enquête sur les Pères de l'Eglise. A quoi ça sert ?, comme vous diriez...
Gérard Mordillat : C'est d'abord pour moi un formidable travail d'apprentissage de la lecture. Les chercheurs exégètes sont capables de mesurer l'enjeu d'un livre sur un seul mot ! J'ai compris alors que j'étais un lecteur bien distrait... Mais si vous voulez suggérer un quelconque besoin spirituel, non ! L'idée de Dieu ne m'a jamais traversé, même à l'adolescence. Seule l'idée que Dieu puisse être « le verbe » me touche. Au commencement était le verbe...
Télérama : Comment vous sentez-vous dans notre monde ?
Gérard Mordillat : Révolté !
Télérama : Et dans la littérature ?
Gérard Mordillat : Mes précédents livres chez Calmann-Lévy étaient publiés dans la collection « Littérature étrangère », parce que celle-ci bénéficie de couvertures illustrées et que je préfère les couvertures illustrées. En fait, ça me définissait assez bien. Ecrivain de littérature étrangère...

