Pourquoi cette rencontre
Parce que L’Art de la joie de Goliarda Sapienza, traduit de l’italien, est, pour moi, le plus important roman étranger publié ces dernières années. Un chef d’œuvre, ainsi se nomme un livre qui marque définitivement une vie de lecteur, épouse immédiatement le statut d’incontournable de la littérature, devient un classique au-delà des modes, saisons et échappe à toutes classifications.
Malheureusement nous ne pourrons jamais remercier l’auteur décédé deux mois avant la publication de sa grande œuvre. Goliarda Sapienza en avait débutée l’écriture en 1967 pour l’achever le 21 octobre 1976. Dix années durant lesquelles elle fut littéralement habitée par son personnage, Modesta, acharnée au point d’être réduite à l’absolue pauvreté et même, emprisonnée. Après deux décennies de refus d’éditeurs, le roman sera, pour la première fois, publié en Italie dans son intégralité en 1996. L’auteur fut certainement une femme hors du commun pour réussir à se posséder si violemment d’un personnage et de nous en posséder, à notre tour, aussi profondément. Dès la première page, Modesta nous pénètre jusqu’à l’ultime frisson de cette vaste fiction..
Comment résumer cette œuvre sans la réduire ? Roman total centré sur l’insaisissable personnage, Modesta. Une femme née le 1er janvier 1900 en Sicile que nous quitterons 60 années plus tard après avoir traversé avec elle, non pas une, mais d’abondantes vies. Puisque trois générations s’y succèdent, toutes marquées par l’Histoire tragique de la première moitié du XX ième siècle.
Ce n’en est pas pour autant un roman historique.
Davantage un roman ontologiquement humain, animé d’une palpitation née des cœurs et idées qui s’y croisent, d’une quantité de vie, pour moi, jamais lue.
Modesta, née dans l’extrême pauvreté, n’accepte pas l’état larvaire de sa famille. Elle commet alors un premier acte grave et décisif qui la libère définitivement. A partir de là, cette enfant deviendra la femme la plus libre qui soit, sans dieu, ni maître.
Sa seule voie sera l’amour et la joie d’être, amour charnel et absolu des hommes comme des femmes, amour lucide des enfants qu’elle engendrera, adoptera, amour des idées, des mots, de l’eau et du soleil de Catane, village provinciale de Sicile.
Très vite, Modesta s’élèvera en société jusqu’à devenir princesse. Cependant, jamais elle ne laissera l’argent, ni le pouvoir, encore moins les codes sociaux l’aliéner. Rien ne l’arrêtera, elle luttera contre le fascisme, non par arme, mais en libérant les âmes qui l’entourent de tous carcans.
Entendez-la « Et ce que l’homme croit être des dieux ne sont que des idoles qui réclament des sacrifices humains », « Les voies du désir sont infinies », « tes seins à l’intérieur de moi ! Et tu ne pourras jamais disparaître, enfermée à l’intérieur de moi, jamais ! »
La langue de ce livre est en elle–même l’aventure d’une liberté subtile avec les genres, la narration, les mots qui, sans cesse, nous bousculent avec sensualité. Des phrases qui crient, hurlent et caressent pour mieux affirmer à notre plus grande jouissance combien cette oeuvre est anticléricale, amorale, insolente, effrontée d’une indicible beauté.
Remercions les éditions Viviane Hamy d’avoir publié cette œuvre majeure qui se lit et relit tant elle enseigne cet art de la joie qui tient en l’acceptation lucide et active de sa propre existence. Ce livre, en transmettant le désir au-delà de toutes traditions, la révolte maîtrisée et constante de soi, nous soulève d’autant plus fort qu’il tente de briser les ailes noires qui, dès 33, de Rome à Berlin, viennent obombrer l’horizon de l’Europe.
Laissons une fois encore la parole à Modesta « Il fallait être libre, profiter de chaque instant, expérimenter chaque pas de cette promenade qu’est la vie »
Je n’oublierai jamais Modesta, jamais ! Karine Henry
Extrait
La première phrase :
« Et voyez, me voici à quatre, cinq ans traînant un bout de bois immense dans un terrain boueux. Il n'y a pas d'arbres ni de maisons autour, il n'y a que la sueur due à l'effort de traîner ce corps dur et la brûlure aiguë des paumes blessées par le bois. Je m'enfonce dans la boue jusqu'aux chevilles mais je dois tirer, je ne sais pas pourquoi, mais je dois le faire. Laissons ce premier souvenir tel qu'il est : ça ne me convient pas de faire des suppositions ou d'inventer. Je veux vous dire ce qui a été sans rien altérer.
Donc, je traînais ce bout de bois ; et après l'avoir caché ou abandonné, j'entrai dans le grand trou du mur, que ne fermait qu'un voile noir couvert de mouches. Je me trouve à présent dans l'obscurité de la chambre où l'on dormait, où l'on mangeait pain et olives, pain et oignon. On ne cuisinait que le dimanche. Ma mère, les yeux dilatés par le silence, coud dans un coin. Elle ne parle jamais, ma mère. Ou elle hurle, ou elle se tait. Ses cheveux de lourd voile noir sont couverts de mouches. Ma soeur assise par terre la fixe de deux fentes sombres ensevelies dans la graisse. Toute la vie, du moins ce que dura leur vie, elle la suivit toujours en la fixant de cette façon. Et si ma mère - chose rare - sortait, il fallait l'enfermer dans les cabinets, parce qu'elle refusait de se détacher d'elle. Et dans ces cabinets elle hurlait, elle s'arrachait les cheveux, elle se tapait la tête contre les murs jusqu'à ce qu'elle, ma mère, revienne, la prenne dans ses bras et la caresse sans rien dire.
Pendant des années je l'avais entendue hurler ainsi sans y faire attention, jusqu'au jour où, fatiguée de traîner ce bois, m'étant jetée par terre, je ressentis à l'entendre crier comme une douceur dans tout le corps. Douceur qui bientôt se transforma en frissons de plaisir, si bien que peu à peu, tous les jours je commençai à espérer que ma mère sorte pour pouvoir écouter, l'oreille à la porte des cabinets, et jouir de ces hurlements. Quand ça arrivait, je fermais les yeux et j'imaginais qu'elle se déchirait la chair, qu'elle se blessait. Et ce fut ainsi qu'en suivant mes mains poussées par les hurlements je découvris, en me touchant là d'où sort le pipi, que l'on éprouvait ainsi une jouissance plus grande qu'en mangeant le pain frais, les fruits. Ma mère disait que ma soeur Tina, "La croix que Dieu nous a justement envoyée à cause de la méchanceté de ton père", avait vingt ans ; mais elle était grande comme moi, et si grosse qu'on aurait dit, si on avait pu lui enlever la tête, la malle toujours fermée de mon grand-père : "Un damné, plus encore que son fils...", qui avait été marin. Quel métier c'était que celui de marin, je n'arrivais pas à le comprendre. Tuzzu disait que c'étaient des gens qui vivaient sur les bateaux et allaient sur la mer ... mais qu'est-ce que c'était que la mer ? »
L'Art de la joie résiste à toute présentation. Roman d'apprentissage, il foisonne d'une multitude de vies. Roman des sens et de la sensualité, il ressuscite les élans politiques qui ont crevé le XXe siècle. Ancré dans une Sicile à la fois sombre et solaire, il se tend vers l'horizon des mers et des grandes villes européennes...