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Jean Malaurie, lors d’une expédition, porte des habits en peaux d’ours et de phoque
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Jean Malaurie : En 50 ans de Terre humaine

Je suis nomade - Un géographe devenu éditeur - Entre ethnologie et littérature - A Lire

"Je suis nomade, je flaire, je note tout, puis je deviens sédentaire, citoyen parmi d'autres, vêtu d'une peau de bête."

"Les peuples premiers ont un message à nous donner" (septembre 2003)

Interprète inspiré de la civilisation inuit et inlassable avocat des "peuples premiers", Jean Malaurie dénonce la "fatigue" d'un Occident qui a perdu le contact avec la nature.

" Nos sens sont fatigués. L'Occident n'a plus de projet, n'a plus la faculté sensorielle de percevoir sa nature. A force de téléphones, de calculettes, nous sommes devenus des handicapés", dit-il à l'AFP, à l'occasion du 50ème anniversaire de la collection "Terre humaine" qu'il a créée chez Plon.

La condition humaine en 80 livres

La collection « Terre Humaine », qui fête ses 50 ans, regroupe quelque 85 titres consacrés à l'Homme

« Le Cheval d’orgueil », « Les derniers rois de Thulé », « Les Arabes  des Marais »… Jean Malaurie a créé une collection d'ethnographie abordable par tous.

A l’occasion de ses 50 ans, « Terre Humaine » est célébrée par une exposition à la BNF et la sortie de plusieurs livres ainsi que par des émissions de télé.

L'importance donnée à cet anniversaire -chose rare dans l'édition- témoigne du succès de l'entreprise.

A 82 ans, Jean Malaurie, "anthropogéographe" et spécialiste des Inuits, savoure le triomphe de son travail. "Cette exposition à la Bibliothèque nationale est un honneur que n'a eu aucune collection prestigieuse, ni la NRF ni la Pléiade", remarque-t-il.

Autre honneur, il a été reçu le 15 février à l'Elysée par Jacques Chirac qui a salué la "formidable et exaltante aventure éditoriale" initiée par Jean Malaurie. Le Président dédicace aussi le livre éditée par la BnF à cette occasion avec cette jolie phrase :"Tous ces regards, pour ceux qui les ont croisés dans ces récits, sont des histoires singulières qui composent le grand livre de l'humanité. A nous de savoir leur rendre leur regard, aujourd'hui et demain. Pour un monde de connivance. Pour un monde plus uni. Pour un monde plus humain".

Jean Malaurie: géographe devenu éditeur ?

L’idée de la collection est venue de Jean Malaurie, un jeune géographe devenu ethnologue, parti en mission pour le CNRS chez les Inuit (les eskimaux) du Groënland. A son retour, celui-ci écrit un livre « Les derniers rois de Thulé » sur son voyage et son expérience auprès des Inuit. Nous sommes en 1951. La guerre froide bat son plein et Malaurie a vu le pays des Inuit envahi par l’armée américain qui installe là une base nucléaire.

Malaurie est né en 1923 à Mayence (Allemagne), alors sous occupation française. Son père, enseignant, était chargé de tenter de rapprocher les peuples français et allemand après les massacres de la Grande guerre.

 »J’appartiens à une bourgeoisie nationaliste et chrétienne ». C’est ainsi que Jean Malaurie présente ses origines. Orphelin de père à 17 ans et de mère à 21 ans, il a assisté impuissant et blessé à la déroute de la France face aux armées nazies. Il raconte qu’en 1941, il est l’un des rares à se rendre aux obsèques du grand philosophe Bergson peu célébrées par les officiels (pour cause d’origines juives). « C’est de ce jour que datent ma méfiance à l’égard des intellectuels, si pusillanimes ou serviles dans les périls, et mon horreur des persécutions raciales ». Malaurie devient résistant.

Après guerre, devenu géographe, il participe aux expéditions de Paul-Emile Victor. C'est sous la direction d'un géographe réputé, Emmanuel de Martonne, que Jean Malaurie travaille désormais. Il a choisi une voie ingrate, celle de la glaciologie, les effets du froid sur la pierre. Il est sur le terrain là où les écarts de température sont le plus élevés, d'abord au Sahara, puis au Groenland.

Il raconte que c’est grâce au maigre budget que lui a alloué le CNRS qu’il est obligé de se plonger dans la société inuit. Une plongée qui fait du géographe un ethnologue et de laquelle il tire son livre « les derniers rois de Thulé ».

Politiquement, Jean Malaurie refuse de se définir de droite ou de gauche. « Ce qui est vrai, c’est que je déteste tous le totalitarismes, qu’ils soient déclarés (stalinisme, nazisme) ou masqués (l’argent et ses pouvoirs), et toutes les mafias », explique-t-il.

A partir de son témoignage, Malaurie veut créer une collection. Pourquoi Terre Humaine : « géographe, je crois à l’importance du lieu où l’homme naît et vit . Il convient de s’arrêter sur ces deux mots forts, un substantif et son adjectif : « Terre Humaine». Liès, ils acquièrent une connotation d’espoir et de rappel. Ce noble titre a une dimension philosophique, voire politique », explique-t-il.

Dès la conception de la collection, Malaurie veut témoigner et défendre les peuples dits premiers…et « plus largement les peuples souffrants, dominés aux hommes brisés, meurtris par telle ou telle « condition humaine » injuste, à peu près tous les exclus ou menacés d’exclusion ». Résultat, la couverture de la première édition de son livre « les rois de Thulé » est inspirée de la « Condition Humaine » de Malraux.

"Un jour du printemps 1954, alors que je me balade au Luxembourg avec femme et enfant, je décide de les planter là pour passer chez Plon, à côté rue Garancière. Plon éditait Rasmussen, l'ethnologue dano-esquimau. Je suis allé voir le directeur littéraire, Charles Orengo, et lui ai proposé mon livre, les Derniers rois de Thulé à la condition qu'il soit le premier d'une collection nommée «Terre humaine». Deux semaines plus tard, c'était d'accord.", a-t-il raconté dans "Libération". Après le livre de Malaurie, premier volume de la collection, «Terre Humaine » démarre vraiment avec le livre de Claude Levi-Strauss « Tristes tropiques » dont la première phrase est mondialement connue (« Je hais les voyages »). « Levi-Strauss a certainement contribué au véritable lancement de la collection », explique aujourd’hui Malaurie.

Terre Humaine: entre ethnologie et littérature

Cette collection, qui comprend 85 livres dont 40% étrangers, s'est imposée  comme un phénomène d'édition avec plus de dix millions d'exemplaires vendus. Le  record des ventes est "Le cheval d'orgueil" de Per Jakez Hélias (600.000  exemplaires sans l’édition de poche).

En regardant les quelque 80 titres de Terre Humaine, on comprend mieux la démarche éditoriale de Malaurie. Autant de plongées dans l’aventure humaine, de l’Alabama au pays bigouden et de l’Arabie du Sud au métro parisien. Au catalogue, Lévi-Strauss, René Dumont, Duvignaud, Brosse, Ragon, Lacarrière, Bastide, Fernandez, mais aussi le serrurier Gaston Lucas, une paysanne japonaise ou un mineur de Lens. Cette volonté du témoignage, le poids du « je » dans chacun des ouvrages publiés. Cette volonté de raconter simplement. Malaurie souhaitait que ses livres soient lus par le plus grand nombre « avec la volonté de convaincre le large public qu’il peut, s’il le veut vraiment, tout comprendre. Je suis républicain et je crois en la capacité du citoyen de réfléchir et d’adhérer. »

A la croisée de l’ethnologie et de la littérature, la collection est extrêmement plurielle. Elle affirme pourtant sa cohésion : primauté du témoignage sur l’exégèse ; multiplicité des points de vue ; transdisciplinarité ; recherche sur le style pour toucher un large public.

De prime abord, quoi de commun entre le pape du structuralisme, Claude Levi-Strauss et Bernard Alexandre, curé de campagne, auteur en 1988 du «Horsain » si ce n'est cette même volonté de témoigner, de décrire, d’expliquer.

Mais aussi, sur le plan éditorial, une même façon de présenter le livre. Tous les volumes comportent des annexes importantes, documents, archives, photos, fac-similes…Ce plus est l’une des marques de fabrique  de « Terre Humaine ».

Pierre Aurégan, qui consacre une radiographie ("Terre Humaine, des récits et des hommes" chez Pocket) à la collection de Jean Malaurie, a classé les ouvrages publiés en plusieurs catégories.

Pour lui, Il y a deux grandes familles :
-les récits (autobiographies individuelles «Soleil Hopi », « Le Cheval d’orgueil » ou collectives « Sachso », « Liban déraciné ».) ; les récits de voyage (« Eté grec ») ; les récits ethnographiques (« Derniers rois de Thulé »)…
-et les genres non narratifs (monographies « Fanshen », pamphlets « pour l’Afrique, j’accuse »)…

Un classement qui en vaut d’autres mais qui témoigne de la richesse de la collection. Les responsables de l’exposition de la BnF consacrée à Terre Humaine ont défini trois grands thèmes permettant de regrouper les titres :
-Les peuples premiers et cultures lointaines
-Les sociétés traditionnelles et les métiers
-Les marges de la société et les exclus.

Un dernier thème qui témoigne d’un certain militantisme de la collection. « Terre Humaine est avant tout une collection engagée, militante qui accueille la parole des minorités et des humbles ».

"Mes choix sont avant tout basés sur une découverte de personnalités qui  m'étonnent. Ce qui est pour moi l'essentiel de l'intérêt de cette collection est  l'impulsivité, l'imprévisibilité des choix", dit Jean Malaurie. "Il y a dans  ‘Terre  humaine’ une authenticité qui a frappé l'époque", conclut-il.

A Lire

Terre Humaine, Une anthologie
de Pierre Chalmain
Editions Pocket (10 euros)

A l'occasion des 50 ans de Terre Humaine, Pocket édite une anthologie des publications de la collection créée par Jean Malaurie.

"Cette anthologie exprime dans une sélection personnelle l'esprit humaniste de la célèbre collection", écrit Jean Malaurie en Avant-propos à ce livre.

En quelques lignes, l'auteur donne, pour quelques uns des titres de la collection, l'envie de lire l'ouvrage lui-même.

Terre Humaine, des récits et des hommes
de Pierre Aurégan
Editions Pocket

Anthologie et radiographie, cet ouvrage met en lumière la dimension vraiment littéraire d'une collection qui installe le récit au coeur de sa démarche. Il tente aussi une typologie des titres de la collection.

Une démarche forcemment légèrement artificielle qui permet cependant d'aborder la richesse et la diversité des titres publiés.



Terre Humaine
Cinquante ans d'une collection
Entretie avec Jean Malaurie
Editions BnF

Le livre le plus interessant est sans aucun doute celui publié par la Bibliothèque nationale de France.  Il comporte un très long entretien avec Jean Malaurie qui raconte sa vie, ses rencontres, ses aventures.

Le livre est illustré de nombreuses photos inédites.