L’idée de la collection est venue de Jean Malaurie, un jeune géographe devenu ethnologue, parti en mission pour le CNRS chez les Inuit (les eskimaux) du Groënland. A son retour, celui-ci écrit un livre « Les derniers rois de Thulé » sur son voyage et son expérience auprès des Inuit. Nous sommes en 1951. La guerre froide bat son plein et Malaurie a vu le pays des Inuit envahi par l’armée américain qui installe là une base nucléaire.
Malaurie est né en 1923 à Mayence (Allemagne), alors sous occupation française. Son père, enseignant, était chargé de tenter de rapprocher les peuples français et allemand après les massacres de la Grande guerre.
»J’appartiens à une bourgeoisie nationaliste et chrétienne ». C’est ainsi que Jean Malaurie présente ses origines. Orphelin de père à 17 ans et de mère à 21 ans, il a assisté impuissant et blessé à la déroute de la France face aux armées nazies. Il raconte qu’en 1941, il est l’un des rares à se rendre aux obsèques du grand philosophe Bergson peu célébrées par les officiels (pour cause d’origines juives). « C’est de ce jour que datent ma méfiance à l’égard des intellectuels, si pusillanimes ou serviles dans les périls, et mon horreur des persécutions raciales ». Malaurie devient résistant.
Après guerre, devenu géographe, il participe aux expéditions de Paul-Emile Victor. C'est sous la direction d'un géographe réputé, Emmanuel de Martonne, que Jean Malaurie travaille désormais. Il a choisi une voie ingrate, celle de la glaciologie, les effets du froid sur la pierre. Il est sur le terrain là où les écarts de température sont le plus élevés, d'abord au Sahara, puis au Groenland.
Il raconte que c’est grâce au maigre budget que lui a alloué le CNRS qu’il est obligé de se plonger dans la société inuit. Une plongée qui fait du géographe un ethnologue et de laquelle il tire son livre « les derniers rois de Thulé ».
Politiquement, Jean Malaurie refuse de se définir de droite ou de gauche. « Ce qui est vrai, c’est que je déteste tous le totalitarismes, qu’ils soient déclarés (stalinisme, nazisme) ou masqués (l’argent et ses pouvoirs), et toutes les mafias », explique-t-il.
A partir de son témoignage, Malaurie veut créer une collection. Pourquoi Terre Humaine : « géographe, je crois à l’importance du lieu où l’homme naît et vit . Il convient de s’arrêter sur ces deux mots forts, un substantif et son adjectif : « Terre Humaine». Liès, ils acquièrent une connotation d’espoir et de rappel. Ce noble titre a une dimension philosophique, voire politique », explique-t-il.
Dès la conception de la collection, Malaurie veut témoigner et défendre les peuples dits premiers…et « plus largement les peuples souffrants, dominés aux hommes brisés, meurtris par telle ou telle « condition humaine » injuste, à peu près tous les exclus ou menacés d’exclusion ». Résultat, la couverture de la première édition de son livre « les rois de Thulé » est inspirée de la « Condition Humaine » de Malraux.
"Un jour du printemps 1954, alors que je me balade au Luxembourg avec femme et enfant, je décide de les planter là pour passer chez Plon, à côté rue Garancière. Plon éditait Rasmussen, l'ethnologue dano-esquimau. Je suis allé voir le directeur littéraire, Charles Orengo, et lui ai proposé mon livre, les Derniers rois de Thulé à la condition qu'il soit le premier d'une collection nommée «Terre humaine». Deux semaines plus tard, c'était d'accord.", a-t-il raconté dans "Libération". Après le livre de Malaurie, premier volume de la collection, «Terre Humaine » démarre vraiment avec le livre de Claude Levi-Strauss « Tristes tropiques » dont la première phrase est mondialement connue (« Je hais les voyages »). « Levi-Strauss a certainement contribué au véritable lancement de la collection », explique aujourd’hui Malaurie.