Emmanuel Favre : Pourquoi être revenu sur cette affaire du village X ?
Jean-Yves Cendrey : Très peu de temps après la découverte des faits, j’ai écrit un premier livre. C’était un livre de combat dans lequel j’avais recueilli des témoignages jusqu’à épuisement. Dans le cas d’un non-lieu général, ce qui était parfaitement plausible en raison de l’implication des institutions, je souhaitais être en mesure de dégainer un texte démontrant le scandale d’une telle affaire. J’avais néanmoins prévenu mon éditeur que si quelque chose devait être publié, ce serait après. Je ne voulais pas offrir à la défense de l’accusé des possibilités de diversions. Dans un premier temps, tout est donc resté ainsi, de manière un peu inconfortable, la perspective de publier un témoignagne étant tout de même, pour un écrivain, de l’ordre du renoncement. En même temps, sans doute pour des raisons de pudeur, l’idée de m’emparer littérairement de cette affaire, de sa trivialité, n’était pas acquise. Il a fallu en passer par un certain cheminement.
À la fin de la première partie, vous avez cette phrase : « J’ai l’absolu besoin de ressusciter le mort qui racontera l’affaire du village X avec un recul dont Cendrey est incapable et des moyens qu’il s’interdit ». Vous a-t-il fallu justement beaucoup cheminer pour avoir le recul nécessaire ? Quels moyens avez-vous mis en oeuvre ?
Je commençais à bénéficier du recul dans le temps. L’affaire s’éloignant, elle brûlait moins les doigts. L’idée de donner forme à ce matériau s’est alors peu à peu imposée à moi. Il s’agissait, en fin de compte, de m’approprier une histoire devenue une histoire publique, qui plus est abondamment commentée dans les médias. Je sentais que la première personne du singulier était trop brutale, elle me faisait coller à l’événement, m’y replongeait. J’aurais alors été prisonnier des noms, des fonctions. La troisième personne m’a permis de trouver ce léger recul, même si parler de soi à la troisième personne fait encourir le risque de la vanité, du maniérisme.
Cette première partie, dans laquelle vous évoquez la mort de votre père, donne l’impression d’être venue se rajouter après coup au corps du texte, comme si l’affaire du village X avait fait ressurgir des vieux démons…
La première partie a été effectivement écrite après. C’est elle qui donne l’impulsion littéraire au livre. J’y reprends Conférence alimentaire, un texte publié initialement à L’Arbre Vengeur. Deux semaines après sa publication, son héros, un père abject, disparaissait, m’inspirant d’ailleurs la réflexion que j’aurais sans doute dû publier ce texte plus tôt. Alors que se posait la question de me rendre ou non à l’enterrement de mon père, on me proposa d’accompagner la classe d’un de mes fils à un tournoi de ping-pong. Le dérisoire de la situation me l’a fait choisir. Je me suis ainsi retrouvé à Cadillac, ville réputée pour son hôpital psychiatrique. Délaissant le tournoi, je me suis promené dans la ville, jusqu’à son cimetière. J’avais le sentiment qu’au moment où l’on s’apprêtait à mettre mon père en terre, quelqu’un d’autre allait en sortir et raconter l’histoire du village X avec le recul et la distance auxquels j’aspirais. La surprise fut alors de découvrir, attenant au cimetière public, le petit cimetière de l’hôpital psychiatrique. J’ai tout de suite décidé d’y ressusciter un individu, pressentant le caractère dangereux de l’entreprise. À partir de ce moment-là, j’ai pu reprendre le texte initial et le travailler dans une absolue liberté, me moquant des visages qui s’indéfinissaient.
Était-ce également une manière de vous affranchir d’une démarche par trop morale, de montrer que l’affaire de X était aussi une affaire d’écrivain ?
Il n’y a aucune démarche morale dans le livre. En laissant ce Raoul Rose prendre les choses en main, je voulais justement montrer que je m’exemptais de toute croisade et de toute vibration colérique. Je n’ai pas cherché à cacher l’origine de cette histoire. Mais il était important que la dimension strictement autobiographique passe au second plan.
On est cependant parfois assez proche d’un travail psychanalytique…
Il est toujours intéressant pour un écrivain de se poser la question de son itinéraire, surtout quand il est confronté à des choses qui engagent son histoire personnelle. Malgré tout, je ne pense pas que mon travail se limite à une simple autoanalyse. S’il s’agit effectivement de savoir, de ne pas refuser de savoir, il s’agit surtout d’oeuvrer dans une relative ignorance en voyant quelles images vont finir par s’imposer.
Vous dites avoir voulu éviter toute croisade. Certains vous ont pourtant reproché, au moment des faits, de jouer les chevaliers blancs…
J’ai été en effet qualifié à la fois de justicier et de héros. Pour beaucoup, justicier est une insulte. C’était comme si tout à coup on transgressait la loi au lieu de la servir. En ce qui me concerne, je me fichais éperdument de la loi. Je n’avais qu’un seul but, faire en sorte que des enfants exposés à des abominations ne le soient plus, et ce, au plus vite. Ce que certains ont qualifié d’héroïque s’est d’ailleurs limité à faire monter un gros type que je connaissais très bien, et dont je ne redoutais pas grand-chose, dans ma voiture et le déposer 1mn30 plus tard à la gendarmerie, où un incapable alcoolisé était censé le prendre en charge. Ce n’était certes pas très heureux comme perspective, mais je savais que cela suffirait à provoquer un scandale, un dérèglement. Je n’ai fait ni justice, ni grand-chose d’extrêmement courageux. Je ne suis d’ailleurs intervenu que de manière égoïste. Quand j’ai appris la souffrance de ces enfants, cela m’a été insupportable. J’ai donc choisi ce qu’il y avait de plus rapide, radical et violent pour me dispenser de souffrir plus longtemps.
Pourquoi ne pas avoir tiré un trait après avoir déposé au procès ? Qu’est-ce qui vous a poussé à revenir dans la salle d’audience, à suivre la fin des débats ?
Après trois ans de guerre, le drame m’était devenu familier. Je n’avais plus de rôle à jouer, les victimes devaient se défendre elles-mêmes. J’ai cependant senti qu’une autre histoire était en train de s’écrire. C’est pour cela que la seconde partie racontée par Raoul Rose s’intitule « Sa vérité », c’est à dire ma vérité. Je supporterai toutes les attaques sur cette partie, tous les procès en déformation, en exploitation.
Lorsque vous relisez les témoignages que vous venez de recueillir, vous êtes pris d’un sentiment de rage. Avec le temps, est-ce qu’une forme d’apaisement est apparue ?
Je ne parlerais pas d’apaisement. Chaque page symbolise la détermination de l’époque. Les oppositions étaient si nombreuses que je me suis retrouvé à faire un sale boulot, le sale boulot que personne n’avait voulu faire pendant trente ans. En littérature, il n’est pas question de sale boulot.Tout est affaire de lexique, de sémantique, de construction. La colère peut émerger, mais la haine tuerait le livre. Il est impossible de mettre en relief la souffrance d’un enfant si on la traduit par de la haine. Il faut certaines délicatesses. J’ai été moi-même un jouet vivant dans les mains d’un père militaire, alcoolique et violent. Cette violence morale et physique, au lieu de m’anéantir, m’a rendu disponible aux autres, me fait discerner un tremblement particulier dans des confidences qui ne se présentent pas comme telles.
Si la haine est un écueil littéraire, est-elle forcément mauvaise conseillère pour ces enfants ?
Ces enfants, s’ils veulent un jour reprendre possession de leur existence et de leur personnalité, devront en passer par la haine de leurs parents. Or, on s’aperçoit que dans la plupart des cas, la transgression est impossible. Les enfants protègent les parents, ne peuvent se résoudre à les sacrifier, quand bien même ils les voient obscènes de lâcheté ou pathétiques de faiblesse. La violence comme moteur fait peur. Je sais pourtant que ma violence précoce m’a sauvé.
Ceci fait écho aux mots de Michèle Bernstein qui écrivait à propos de Principes de cochon, votre premier livre : « Pour râler comme ça il faut la santé (...). Au sein d’une famille moyennement brimante, c’est l’enfant qui crache qui va bien, celui qui s’écrase est déjà pâlot »…
Elle avait perçu tout mon travail passé et à venir. C’est parce que je n’ai pas eu cette pâleur morbide que j’ai craché et que je cracherai jusqu’au dernier jour. En littérature, j’ai toujours tenu à conserver une certaine forme de puérilité. Un peu comme un enfant mange salement, j’avais besoin d’écrire salement, d’être bête, indécent, de casser le langage, de ne jamais renoncer à certains calembours, de ne montrer aucun signe de maturité, d’envoyer ma soupe à l’alphabet contre les murs. Si je suis devenu un délinquant à l’âge de dix-sept ans, c’est parce que j’ai très vite mesuré tout ce qui me serait toujours refusé. Je n’avais donc aucun scrupule, pas plus qu’en littérature. La nouveauté est qu’aujourd’hui je ne suis pas contraint de me montrer mal élevé.
Votre livre est-il en rupture avec les précédents ?
Je ne voulais pas que ce livre soit un accident dans mon parcours littéraire, mais qu’il soit le premier d’autre chose. Lors de son écriture, j’ai ressenti, non pas du fait de l’affaire, mais du travail littéraire, que la littérature était encore une chose dangereuse. J’espère retrouver un peu de ce danger dans mon travail en cours.
Avec Les jouets vivants, nous sommes cependant dans le récit d’une expérience unique. Comment peut-on se mettre en danger sans cette expérience préalable ?
À l’époque de mes premiers livres, il me semblait que le comble de l’obscénité était d’être compris ou de prétendre l’être. Je sens à présent que j’accepte certaines formes de clarté, de lisibilité. J’accepte d’être, non pas compris, mais saisi, jugé sur la capacité ou non de produire de la beauté. Voir un forgeron modeler un fer sur une enclume, les étincelles jaillir, est une chose fascinante. Mais observer quelqu’un exhumer au pinceau des débris de squelettes, des os vieux de deux mille ou trois mille ans, peut être tout aussi violent. Aujourd’hui, mon ambition est de travailler au pinceau tout en produisant cette impression de violence.
Vous voici donc devenu « un citoyen remarquable » flanqué d’un écrivain respectable !
C’est ce que je vais m’efforcer d’écorner dans le prochain livre. J’ai envie de redevenir moi-même, plus mauvais garçon. Je sais que ce livre m’expose à la haine, mais aussi à l’estime, une estime qui peut m’être préjudiciable. À moi de ne pas m’y laisser prendre.