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L'espace critique - la rentrée littéraire

Le Mal de Montano de Vilo-Matas

Le dernier vol de Lancaster de Sylvain Estibal

Tu n'écriras point d'Alain Satgé

Yehoshua Kenaz - Infiltration et Paysage aux trois arbres


Le Mal de Montano de Vilo-Matas

Si Montano a mal c’est que ce personnage souffre des vertiges prodigieux auxquels le soumet son créateur Enrique Vila-Matas,  l’auteur barcelonais au  goût si habile pour la mise en abîme gidienne.

.Souvenez-vous de Bartleby et compagnie, le dernier roman de Vila-Matas,  paru en 2002, couronné en France par le  Prix du Meilleur Livre Etranger, traitant d’écrivains ayant préféré ne pas finir leur œuvre. Et bien c’est Montano qui avait écrit ce livre, et c’est son histoire et celle de son père, grand critique littéraire barcelonais, qu’invente aujourd’hui  Vila-Matas.

Montano, contaminé par ses personnages, est devenu agraphe. Inversement son père souffre d’une boulimie littéraire : il ne peut rien vivre  sans le penser en terme de littérature.  Alors que ces maux du trop et du  vide en littérature s’aggravent,  survient l’éclair. Montano  écrit une courte nouvelle contenant l’histoire universelle de la littérature. Son père, après lecture, décider de s’incarner en cette nouvelle pour sauver la littérature de la mort.

C’est  à travers le journal intime du père que l’on suit l’épopée littéraire d’un homme tenté de devenir la mémoire de la Bibliothèque Universelle, jusqu’à intégrer  une société occulte de séditieux combattant contre la mauvaise oeuvre.

         Aucune littérature ne ressemble à celle de Vila-Matas, il joue d’elle comme personne, utilise sa matière pour en produire,  parcourt son histoire pour la déjouer, cite les plus grands parce que ces personnages sont pétris de sa propre culture littéraire. Entre autofiction et essai, il fait de la littérature son personnage et laisse ses personnages prendre sa place d’écrivain. Autant de fantaisie, de machination agile, contenues par la rigueur des constructions et phrasé, lui servent aussi à évoquer  l’état de la littérature contemporaine, entre crises et espoirs.

Un monde à part que celui de  Montalo-Matas.


Le dernier vol de Lancaster de Sylvain Estibal

Si Sylvain Estibal est de ces Hommes qui poursuivent un univers,  le sien est quelquefois entre sable et ciel. Auteur d’ouvrages sur le désert dont un d’entretiens avec Théodore Monod, justement nommé, Terre et Ciel  (Actes-Sud 1997), Le Dernier Vol de Lancaster est son premier roman.

Avril 1933, 5h35, le pilote Bill Lancaster s’envole d’Angleterre vers Le Cap afin de battre le record. Ce nom de héros ne suffira pas : au fortin de Reggane (Sud algérien) on apprend le krach d’un avion dans le désert. Deux combats acharnés débutent, simultanés, l’un pour le localiser dans l’immensité nue, l’autre au cœur de ce corps abîmé tentant de survivre. Outre le suspens tragique, d’autres doutes planent : roman, récit, documentaire ? Lancaster a- t-il existé ? Les doutes procèdent de la structure qui alternent pages du journal d’agonie de Bill,  coupures de presse, rapports officiels datés… Et que dire des photos ? Impossible de trancher jusqu’à la note terminale de l’auteur qui explique : c’est par hasard...

Tu n'écrias point d'Alain Satgé

D’emblée, cette œuvre impose la densité de ce qui pourrait être l’œuvre d’une vie. Pourtant Tu n’écriras point, est un premier roman. Celui d’Alain Satgé, autrement connu pour avoir été conseillé littéraire au Théâtre National de la Colline,  et publié des essais sur le théâtre de Beckett, l’opéra de Wagner, la mise en scène de P. Chéreau, J. Lavelli.

 «  Dieu ne veut pas que j’écrive, mais je sais que je dois écrire », comment relever aujourd’hui le défi radical lancé par Kafka ? A.Satgé de se le demander et tenter d’y  répondre par ce roman, en  convoquant la matière d’une vie  pour en faire œuvre tel un Proust contemporain. Ainsi s’entrelacent enfance, passé, présent, mémoire, futur, grands mythes intimes : théâtre, opéra, Wagner, Chéreau,  mais aussi souvenirs de spectacles, de lectures, de moments, de repas, d’amis, d’amours…

Comme sur une scène, l’ensemble en un lieu et temps unique: nous sommes en juin 1986, le narrateur revient sur les lieux de son enfance, un mois de vacances va s’écouler dans la maison familiale à Servière, un village des Corbières,

 Comme au théâtre, une tragédie est  en cours, en cours depuis 10 ans, depuis le départ de Catherine, son Albertine.

Et la tragédie se ressurgir du passé quand lui est annoncé le retour de sa fugitive aujourd’hui mariée. La revoir ou fuir ?

C’est dans cet état d’incertitude et en fouillant les lieux des disparitions, celle de l’aimée, de l’enfance et  de sa liberté,  qu’il raconte, évoque, pense et analyse tout ce qui fut son histoire, leur histoire.

         Une histoire d’amour, de jeunesse ivre d’art et de liberté, de culture et de beauté, riche de s’être élancée à la découverte des nouvelles valeurs qu’offraient les années 70. D’autant plus puissantes qu’elles  s’opposaient au monde traditionnel familial : catholique, terrien, militaire et colonial. Ainsi ces inoubliables pages où le narrateur revisite la tétralogie de Wagner donnée à Bayreuth à laquelle ils avaient assisté en amants fascinés.

 Il s’agit donc d’un véritable défi littéraire relevé grâce à une écriture d’une acuité et élégance  toute proustienne, d’une œuvre qui ne se lit pas sans concentration pour faire tout son miel de tant  de richesses d’esprit, de cultures, de saveurs, de phrases que l’on voudrait noter, écrire, retenir, citer. Ce roman  se mérite parce qu’il exige pour se livrer ce dont il traite justement: du temps.

Et de comprendre son éditeur, Olivier Rollin,  d’envier A.Satgé d’avoir su orchestrer une composition si  pénétrante.
 

Yehoshua Kenaz - Infiltration et Paysage aux trois arbres

S’il est vrai que la place accordée aux écrivains israéliens contemporains  progresse lentement en France, peu de noms encore circulent : A. Os, E. Keret pour les plus connus …

Quid des autres, nombreux talentueux ?  Parmi eux : Yehoshua Kenaz.

Né en 1937 près de Tel-Aviv, où  il vit actuellement, cet auteur, couronné du  prestigieux Bialik Prize, est  considéré comme l’un des représentants de la littérature israélienne actuelle.

Néanmoins, alors que c’est l’apprentissage de notre langue qui lui révèle sa vocation, qu’il est traducteur  de Stendal, Balzac, Flaubert, Montherlant et de l’intégrale de G.Simenon,  qui connaît en France, Y. Kenaz, malgré ses deux romans déjà parus,  Les Chats (1994,  Gallimard ) & Moment Musical ( Actes Sud, 1995)  ?

Il est donc indispensable de souligner  l’occasion  d’être lu que lui offrent deux éditeurs français, en publiant simultanément à la  rentrée 2003, Paysage aux trois arbres, Actes sud  & Infiltration, Stock.

         Deux  romans fort différents si ce n’est l’omniprésence d’un l’arrière-plan moteur : le conflit israélo -palestinien. 

         Pour à entrer en fiction à partir de cette longue tragédie, Y. Kenaz  procède en littérature à la manière d’un universaliste qui regarde à la loupe les vies quotidiennes des acteurs contemporains et co-citoyens de l’Histoire.

         L’Infiltration, qui  connaît  encore un immense succès,  raconte, à  travers une galerie de personnages, ce qu’incarnent les trois années d’armée enfer obligatoires pour les jeunes israéliens. Aucun portrait ne manque à l’appel :  soumis, faible, éternels victimes des chefs, zélé, révolté, violent et violenté... Ce livre, sans compromis, forme aujourd’hui le viatique des incorporés..

Paysage aux trois arbres  se loge dans un immeuble de Tel-Aviv durant la guerre du Golf.  Un incendie y  surgit, une  vieille  dame meurt. N’y avait-il personne pour la sauver ? Morte de la méfiance, de l’indifférence de chacun ou  assassinat ? Des personnages inquiétants aux plus  banals défilent et embrouillent la vérité. En parallèle, un second récit imagine, sous le mandat britannique en Palestine, un enfant qui se souvient d’un officier anglais copiant un tableau de Rembrandt : Paysage aux trois arbres.

Si  ces deux romans,  dans un style sobre, doué  d’une poésie retenue, conjuguent le mal au bien, la haine à la compassion et permettent la rencontre des  nationalités et croyances en conflit,  l’auteur laisse libre de considérer la situation.

 


L'Éclipse de Serge Rezvani

Quand on lit L’Éclipse, on ne sait pas vraiment si l’on doit en parler ou comment en parler. Car il semble qu’il n’y ait que les mots de Serge Rezvani qui puissent dire ça, ses mots à lui, l’amoureux passionné par la même femme depuis 50 ans : Lula.

Ça c’est l’Alhzeimer qui frappe aujourd’hui Lula. 

Lula, la Femme que S.Rezvani a chantée, peinte, poétisée, romancée, sublimée. Et si Freud interprète la sublimation comme signe d’immaturité, S.Rezvani assume « peintre (…) écrivain, et même musicien pour chanter  et donc « sublimer » la femme aimée sont des signes précis de mon refus infantile de la mort qui doit un jour putréfier son corps. Et aujourd’hui ce désir de sublimer en lumière cette femme qui fut l’amour de ma vie (…) »

Les souvenirs sont de bien brefs répits dans la menace, cependant laissons-nous rappeler par S.Rezavni : Les Années Lumières,  Les Années Lula, Le Testament amoureux, Le Roman d’une maison, L’Amour en face… Autant d’époques que de livres qui les disent, eux et leur amour si rare dans sa clarté, amour flagrant de deux êtres qui se sont reconnus, ont vécu ensemble sans se quitter d’une nuit, nichés dans leur maison du sud La Béate. Ensemble parce qu’ils ne pouvaient simplement pas se quitter.

Unis par leur corps, un amour physique immuable qu’aujourd’hui S. Rezvani ne retrouvera plus, lui cet irradié de beauté, ébloui éternel dans la splendeur de Lula, Lula la sensuelle, naturellement magnifique.

 Unis par la création, la complicité intellectuelle, ils se comprenaient, partageant la même lucidité, intellection du monde et appréhension sensible des réels. En partance vers les mêmes Ailleurs, elle peignait, lui aussi, il écrivait, elle était une, sa lectrice éclairée.

Mais il faut arrêter de parler d’eux comme cela parce que L’Éclipse ce n’est pas cela ou pas que cela. C’est aussi  cette saloperie d’Alhzeimer. 

Aujourd’hui Lula ne sait plus vraiment rien d’elle, ni de l’homme de sa vie, celui qui l’accompagna chez le neurologue un 11 août 1999, jour de l’éclipse solaire. Diagnostic définitif : l’éclipse d’une reine avait débuté.

Dans la rue les gens se cachaient les yeux pour ne pas être brûlés par le soleil, pendant qu’eux… Ce ne sera pas la lumière qui les incendiera mais le noir qui allait investir Lula.

Alors pour survivre, continuer, supporter de perdre celle d’avant,  accepter cette présence du corps qui ne suffit pas quand on aimé de l’Autre le corps spirituel, l’âme neuronale, S.Rezvani a écrit  et donne en un acte admirable d’écriture ce récit superbe de douleur, d’humilité et de beauté.


Kuraj de Silvia di Natale

A ceux qui tentent une autre vie ailleurs.

Si  cet exergue ouvre le roman Kuraj, il est aisé de comprendre pourquoi : l’auteur Silvia di Natale d’origine génoise,  travaillant comme ethnologue en Allemagne, nous entraîne  à travers l’histoire de la jeune Naja, des confins de la Chine et de l’Union Soviétique à Cologne en passant par la Grèce sans jamais nous essouffler.

Si le roman débute dans l’obscurité d’une chambre où Naja, écrasée sous une couette et reposant sa tête sur un oreiller imprimé d’un « Gute Nacht » en plein centre Cologne, tente de s’endormir, ce n’est pourtant pas là qu’a débuté la vie de la jeune fille. C’est  d’ailleurs pour cela qu’elle ne dort pas, qu’elle pense  à Mai Ling, à ses yeux en amande, à sa tresse noire, qu’elle cherche le brasero au milieu de la yourte dans lequel la boue séchée brûle en une odeur âcre, qu’elle cherche aussi la lampe à huile éclairant l’image du Padma Sambhava. Naja est née dans un ayil, village de yourtes sur les rives de l’Amou-Daria, elle est une Tunician, peuple semi-nomade descendant des Mongoles et  de Gengis Khan.  Naja est petite-fille d’un Khan, le souverain d’un royaume,  et fille d’Ul’an partit rejoindre la Wehrmacht pour lutter contre Staline, l’ennemi qui veut les enfermer dans des kolkhozes.

Ul’an se lie d’amitié avec le colonel Berger durant  la Bataille de Stalingrad et il lui  fait une promesse: s’ils survivent,  sa fille partira à Cologne pour y être élevée par la riche famille Berger, en deuil d’une enfant née le même jour que Naja. Le destin le veut. Naja  sera envoyée pour prendre la place de la jeune défunte.

Comment oublier et vivre ce grand écart de civilisations ? C’est l’enjeu de ce vaste roman  qui de chapitres en chapitres mène sa valse entre ces deux mondes. Au fil des allers en  retours de  mémoire cet Ailleurs se dévoile avec  son histoire, sa géographie, sa mythologie, ses modes de vie… Ce qui en retour éclaire davantage sur la civilisation autrichienne de cette époque d’après guerre. Culture et société  que Naja va peu à peu apprivoiser : la langue, les codes. Ainsi sa natte sera coupée,  son nez refait car trop petit, et elle grandira à force d’amitié et de complicité avec un oncle qui l’enseigne, une grand-mère russe, des enfants juifs rescapés. Elle se construira aussi dans la  lutte pour assumer cette différence que lui rappellent constamment les Autres. Elle grandira, jeune femme,  elle continuera de vouloir se souvenir et toujours ce mot reviendra : kuraj. Mot qui lui ressemble car il désigne ces buissons qui l’hiver perdent leur branches et leurs racines et sont entraînés par le vent qui éparpille leurs graines…Un champs qui court. Qui  lui ressemble parce que le kuraj ne retourne jamais vers l’endroit d’où le vent l’a emporté… A travers ce roman, le lecteur aura goûté à cette ivresse du grand vent et de l’Autre..