La Critique de Karine Henry
Sophie Jabès nous avait enchanté avec Alice la Saucisse, un roman exubérant drôle ou tragique selon les lectures. Avec Caroline Assassine, elle reste fidèle à cette forme qui lui est propre. La proche consonance des titres pouvait le laisser supposer. Caroline est une fillette de 7 ans qui étouffe dans un milieu familial hystérique. Heureusement elle a la lecture pour y échapper jusqu'au jour où sa mère la découvre dans les toilettes, seul lieu de calme dans un appartement de fous, en train de lire Les Misérables. La mère jette le livre et lui interdit de lire. Caroline décide alors de tuer sa mère. En attendant l'exécution, elle rêve à son père qu'elle ne connaît pas jusqu'au moment où il revient, alcoolique et incestueux .La situation empire, le désenchantement de la petite aussi. Mais ce qui pourrait n'être que tragédie, n'est pourtant pas que cela, c'est, croyez-moi, drôle, baroque, burlesque. Un véritable bijou dans le métissage des tons, un conte romanesque moderne sans équivalent en littérature française. Deuxième volet d'une trilogie sur nos tabous.
EXTRAITS de "Caroline Assassine"
La bibliothécaire avait hésité. Elle avait peur pour Caroline. Peur qu'elle comprenne trop et trop vite. Elle redoutait ces lectures pour une petite fille de sept ans. L'enfant avait insisté. Tu crois vraiment? Oui. Vraiment. Caroline découvrit le mal. Il la fascinait. Elle essaya de le regarder en face. Tentant ainsi de dompter sa terreur. Sa compassion était immense. Pour Aliocha, le Petit Chose, Davis Copperfield, François le Champi. Elle refusait l'énormité du crime, jugeait insuffisant le châtiment. Caroline apprenait dans les livres la passion, les excès, l'injustice, la puissance aussi. L'écriture l'emmenait vers l'infini des possibles. A travers les souffrances de ces êtres de lettres, se développait un impérieux désir de justice. Clair. Limpide. Caroline se sentait investie d'une mission à accomplir, qu'elle seule aurait la force et le courage de mener à son terme.
Chapitre : 1 - Page : 13 - Editeur : Lattès - 2004
Recontre avec Sophie Jabès (Nouvel Observateur - 19/08/2004)
Sophie Jabès : Ivre de livres par Ruth Valentini
Elle a une figure toute ronde, auréolée d’une masse de cheveux en torsade, illuminée par un sourire malicieux. Fort jolie tête mais aussi forte tête: Sophie Jabès a décroché une maîtrise d’histoire et un master of science à l’université de Boston, où elle a étudié la production et la réalisation télévisuelles. Autre caractéristique de celle qui est née à Milan voici 45 ans et a grandi à Rome: la bougeotte, toujours en vadrouille entre différents lieux et autant de langues! Après les Etats-Unis, elle a suivi son mari à Singapour où elle s’est mise à écrire. Aujourd’hui Sophie, petite-nièce d’Edmond Jabès, vit à Paris mais déménage tous les deux ans. Une nomade dans l’âme, sans doute parce que ses parents d’origine juive durent quitter l’Egypte. Après «Alice la saucisse», un premier roman très remarqué en 2003, Sophie Jabès récidive avec «Caroline assassine» (1), livre qui comme le précédent grossit le trait et bascule dans le fantastique.
Le Nouvel Observateur. - Jamais deux sans trois. Comment s’appelle votre prochaine héroïne?
Sophie Jabès. -Je tairai encore son nom mais il est vrai que le dernier volet de ma trilogie est déjà écrit. S’il faut un lien entre les trois contes romanesques, c’est sans doute la violence. Alice la saucisse développe une violence qu’elle retournera contre elle-même, dans une confusion totale de souffrance et de jouissance. Caroline essaie de s’en sortir par un projet macabre, annoncé dès la première phrase du livre:« C’est à l’âge de sept ans que Caroline décida d’assassiner sa mère.» Quant à la troisième fillette à paraître sous peu, disons qu’elle s’éclate. Elle vit!
N. O. - Tout de même, assassiner sa mère, quel malheur!
S. Jabès.-Justement, le matricide commis par les filles est tabou dans la mythologie et la littérature, hormis Electre qui tue Clytemnestre mais par le bras d’Oreste, son frère. Pour une femme, tuer sa mère est un acte impossible. Il y a même des femmes qui tuent la mère qui est en elles pour ne pas avoir à tuer leur propre mère. Melanie Klein explique ainsi certains cas de stérilité.
N. O. -Mais quel sujet délicat pour un auteur qui est elle-même mère de deux enfants?
S. Jabès.-J’ai deux garçons, heureusement! Ils ont 11 et 14 ans et, quand ils ont senti que j’étais dans l’impasse totale pour écrire la fin de mon histoire, ils m’ont aidé en optant pour l’épée. Pour eux, il n’y avait aucun problème pour tuer la mère. Cela m’a libérée!
N. O. -La famille de Caroline originaire du Maroc vit à six dans un deux-pièces-cuisine. Son père absent est un ivrogne, sa grand-mère la traite de sale juive et, pour la mère sadique, lire est une perte de temps!
S. Jabès. -Pour s’évader de son environnement, Caroline entre en lecture comme on entre en religion. Elle dévore «les Misérables» et «les Frères Karamazov», qu’elle emprunte à la bibliothèque de l’école, et y découvre le mal. Mais la mère, exaspérée, noie Victor Hugo dans les WC! D’où l’obsession de la fillette d’éliminer cette mère négative – acte libératoire mais aussi acte de salubrité publique: Caroline veut sauver tous les enfants du monde de l’injustice.
N. O.-Vous aussi, vous dévorez les livres…
S. Jabès. -Pour moi, le livre, c’est la liberté qui permet d’exister. Il façonne des univers et incite à la création. Je fais partie du peuple de la diaspora qui pratique la religion de l’écrit. Je me souviens de mon premier beau livre, «Notre-Dame de Paris». C’était une joie immense et, pour l’embrasser avec ferveur et à l’abri de tous, je me suis isolée dans un coin.