Le Marais > Comme un Roman
   
Horaires :
ma-sam : 10h30 - 20h
dim : 10h30 à 14h.
fermée le lundi
Librairie comme un roman
    Accueil Actualite Auteur Rencontre
Tanguy Viel
 
Librairie Comme un roman
27,
Rue de Saintonge
75003 Paris
Tél.: 01 42 77 56 20
e-mail
 
Inscrivez-vous ici pour être informé de nos prochaines rencontres :

 

 

 

Tanguy Viel - "Insoupçonnables " Ed de Minuit

       
Présentation Pourquoi cette rencontre Presse Bibliographie
 
Résumé

Sam est le frère de Lise. Du moins c'est ce que tout le monde croit quand Lise se marie avec Henri. Mais c'est surtout Henri qui doit le croire, pour que Sam et Lise puissent réussir leur mauvais coup. Seulement Henri aussi a un frère, un vrai cette fois, et qui s'appelle Édouard. Or même vrai on peut être un faux frère.

 
Pourquoi cette rencontre

Parce que quand il fait bien froid l'hiver, qu'il pleut et que l'on est dans un bon fauteuil, quoi de mieux q'un subtil roman à supsens ! Mais un roman à suspens qui n'est pas que cela, qui est aussi un vrai film, un film qui défile entre les lignes, des images qui restent accrochées aux pages ... Ceci grâce à un montage serré, méticuleux : les événement s'emboitent l'air de rien et peu à peu, l'engrenage inéluctable commence et les personnges glissent dans cet engrenage qui, on le sent, va nous mener par le bout du nez jusq'au à la fin, jusqu'à la chute, de celles qui donnent envie de reprendre le livre, de le relire maintenant que l'on connaît la vérié, si vérité il y a ...

Bref, un vrai plaisir venu de cette rencontre avec des personnages tout en ombres furtives, de ces dialogues plein de sous-entendus, et de cette langue où - je l'ai lu quelque part et je suis d'accord avec le critique - il y aurait comme un peu d'Audiard réécrit par Duras , le tout mis-en-scène tel un bon Chabrol ! Ca fait beaucoup et c'est pourquoi je l'invite ce Tanguy Viel à qui j'ai plein de questions à poser : commment monte-t-il ses livres, comme ses films ? Et puis ces histoires d'ou viennent-elles ? Et puis, ... A jeudi

 
Presse

Il est né en 1973 à Brest. La ville possède sa propre histoire faite de sang et de sueur. Le centre a été détruit durant la Seconde Guerre mondiale puis reconstruit à neuf. Brest est devenue la ville la plus moderne de Bretagne. On peut donc ignorer ou saluer ses fantômes croisés au coin des rues. Tanguy Viel, aujourd’hui assis dans un bureau dénudé des éditions de Minuit, se sent comme un héros de roman quand il est de retour à Brest. Il possède la certitude que rien de mal ne pourra jamais lui arriver en Bretagne. Puissance du paradis perdu de l’enfance. Tanguy Viel affirme que toute son œuvre sort de son lieu de naissance. L’immensité des ciels bleu vif ; les failles invisibles autour desquelles nous bâtissons nos vies ; les dures certitudes de la petite bourgeoisie de province ; l’obsession de la déception puis de la réparation.
Il a vécu seulement douze ans à Brest. Mais on retrouve tous ses thèmes dans Insoupçonnable. Un couple désargenté imagine un plan bien huilé pour s’emparer de l’argent d’un commissaire-priseur. Mais savent-ils à quel point le monde est vaste et cruel ? Tanguy Viel revisite, non plus le mythe du hold-up comme dans L’Absolue perfection du crime (Minuit, 2001), mais celui du kidnapping. Ambiance à la Brian De Palma. Ecriture souple et longue. Etres criblés de rêves. Intrigue menée de main de maître. Insoupçonnable est une histoire d’hommes. Les personnages ont un rapport immédiat au bonheur. Ils veulent l’argent et l’amour. Mais, au fait, dans quel ordre ? Tanguy Viel bâtit ses livres autour de l’absence. Quelque chose que l’on ne maîtrise pas. Quelque chose que l’on ne sait pas. Quelque chose que l’on ne possède pas. Il aime par-dessus tout Au bout du rouleau de Joseph Conrad. Un capitaine y dissimule à son entourage qu’il devient aveugle. Les protagonistes d’Insoupçonnable sont des faibles. Ils sont trop sentimentaux, trop déclassés, trop bringuebalants pour percer le coffre-fort des puissants. Ils se sont échoués à vie haute comme on s’échoue à mer basse. Tanguy Viel brique, à la suite d’Olivier Rolin, le mythe du perdant magnifique. La fin d’Insoupçonnable est bouleversante. Une explosion de doutes, de larmes, de peurs. Un gouffre humain. Qu’est-ce que gagner ? Qu’est-ce que rater ? Il faudrait, pour pouvoir répondre, savoir d’où l’on vient et où l’on va.
Le romancier fait, depuis un premier refus essuyé aux éditions de Minuit par un temps sec et froid, un parcours sans faute. Chacun de ses livres franchit une étape supplémentaire. L’auteur du Black Note, premier roman publié aux éditions de Minuit à l’âge de 24 ans, impose un timbre de voix à la fois lumineux et rocailleux. Il met une langue littéraire (ça s’entend) au service d’un univers cinématographique (ça se voit). Extraordinaire scène où le couple attend sur la plage l’arrivée d’une valise bourrée de dollars. Amour. Tension. Violence. Beauté. Le ciel est bleu. Le soleil est jaune. Les arbres sont verts. La mallette est noire. Tout y est. Tanguy Viel est un lecteur de Proust, de Faulkner, de Claude Simon, de Conrad. Il ne se reconnaît ni dans les attaques contre le roman américain (on se décomplexe en prétendant que c’est mal écrit) ni dans celles contre le roman français (on peut composer une grande œuvre autocentrée). Il puise son inspiration dans sa mémoire-grenier. Il en rapporte des paysages maritimes, des teintes fortes, des personnages encalminés. Une vie bleu nuit.
Tanguy Viel pense que l’on ne peut pas échapper bien longtemps à sa géographie et à sa généalogie. On y revient toujours malgré des efforts d’enfant désespéré buvant à chaque fois la tasse. Ses romans racontent donc aussi ça. Tanguy Viel accumule les bons points auprès de la critique et du public. On peut aisément croire en lui. Ceux qui n’adhèrent pas à sa prose parfaite lui reprochent juste une dextérité vaine d’enfant prodige. Tanguy Viel est son propre ennemi. Il sait que l’on peut vite passer de la virtuosité à la vacuité. Il dit qu’il doit apprendre à se méfier de sa pudeur. Elle peut congeler phrases, sentiments, gestes à même la source d’expression. On acquiert alors une réputation de dur à mots. L’auteur de Cinéma (Minuit, 1999) désire épouser de plus en plus les contours d’une réalité sociale complexe. Lieux cités, éléments matériels, dates précises, événements historiques. Il veut faire entrer le vent dans ses livres. Parce qu’il fait parfois voleter les feuilles blanches trop bien ordonnées. Tanguy Viel écrit, pour l’instant, des histoires ciselées mais pas glacées. Insoupçonnable est un roman plein de secrets et de silences sur la trahison. On se retrouve en été. Il ne pleut pas beaucoup. L’inquiétude vient d’ailleurs. Mais, pour la sentir crisser sous nos doigts, il ne faut pas se fier aux apparences. Car rien ne dépasse.

Marie-Laure Delorme, Le Journal du Dimanche, dimanche 5 février 2006

 
L’absolue perfection du crime

Marin, Andrei, Pierre, c'étaient tous des caïds.
     Et dans ce monde de traîtres, leur disait l'oncle, pour que la « famille » survive, il faut frapper toujours plus fort. Alors quand Marin est sorti de prison, lui, le neveu préféré, il a dit : le hold-up du casino, ça nous remettrait à flot.

Une bien étrange « famille »

Pour aller plus loin dans ces singulières retrouvailles, dans ce règlement de comptes qui est, au fond, familial - comme si l’oncle avait vraiment fait de son petit gang une famille avec ce que cela porte de violence quand l’un se sent trahi -, il faut suivre Tanguy Viel, qui mène avec une belle maîtrise cette course-poursuite qu’on lit avec une sorte d’urgence, tant ce qui la motive - la vengeance - est effrayant. Au dernier moment « le vent était tombé, constate le narrateur, (…) comme si même le ciel voulait qu’on règle nos comptes sans lui »…

Josyane Savigneau, Le Monde, 19 octobre 2001

Le coup du siècle

L'Absolue perfection du crime, troisième roman de Tanguy Viel, pousse encore plus loin un travail sur les codes et les images entrepris par un jeune écrivain atypique. Qui revisite ici un mythe absolu et absolument moderne : le hold-up.

Viel, en allemand, signifie beaucoup. Tanguy Viel n'a rien de germanique : il est né à Brest et vie aujourd'hui à Nantes, après un détour par le Berry puis Tours. Mais on devine beaucoup de mer dans les rares silences de ce jeune homme souriant qui aime Conrad et Melville autant que Beckett et Blanchot. Pères et mer, donc. On lui sait aussi beaucoup de dons, et sans doute beaucoup d'avenir, depuis qu'on l'a découvert en 1998 avec Le Black Note, un premier roman qui aurait dû s'appeler My Favorite Things, en hommage au quartette de John Coltrane. Jérôme Lindon n'avait pas voulu de ce titre, mais bien d'un livre qui révélait une écriture prête déjà à la réflexivité, au retravail des clichés. Tanguy Viel avait 25 ans, et l'impatience obstinée d'un pur écrivain, soucieux des formes et de leur histoire, doué d'une intelligence narrative assez phénoménale. Cinéma, son deuxième roman publié en 1999, confirmait cette impression, en réussissant une sorte de pari romanesque un peu fou : tout le livre était construit à partir du dernier film de Joseph Mankiewicz, Le Limier, dont le déroulement finissait par se confondre avec la vie du narrateur. A la fois exercice de style virtuose et réflexion en abyme sur la représentation, Cinéma témoignai d'un goût très fort pour les dispositifs fictionnels, comme si l'auteur s'interrogeait sur l'après possible de la postmodernité…
L'Absolue perfection du crime, qui paraît aujourd'hui, semble pousser plus loin encore ce travail de recyclage des codes et des images, puisque ce n'est plus une œuvre particulière, mais une sorte de mythe moderne que revisite cette fois Tanguy Viel : le hold-up. Pas n'importe quel hold-up : le casse d'un casino, coup du siècle potentiel qui a fourni au cinéma quelques-uns de ses meilleurs scénarios. Le point de départ, le voilà : un cambriolage, prévu pour être le dernier et donc le seul parfait, conçu par une petite bande de bras cassés, avec ce qu'il faut de rivalité et de violence, de bord de mer et de famille vaguement mafieuse, d'alcool fort et de sentiments crus. Des poncifs, donc. Mais aussi les ingrédients d'un formidable travail d'écriture.
Le livre a d'abord pour soi l'absolue perfection à suspens où même les poursuites en voiture ont un air d'intelligence. De passage à Paris, installé à une table du Saint-Malo, Tanguy Viel sourit quand on lui dit que son roman aurait pu s'appeler Casino : "Mon fichier d'ordinateur s'appelait Casino, et c'est resté très longtemps un titre préparatoire. Mais il y a le film de Scorsese, et après Cinéma j'avais peut être envie de rompre avec quelque chose de cet ordre… Il faut dire que Cinéma m'a u peu coincé dans mon travail. C'était presque une impasse, dans la mesure où il y avait un principe formel très fort : j'avais fini par radicaliser inconsciemment l'idée que l'écriture n'était que de la mise en scène et que le scénario, on s'en fichait. J'ai écrit alors quelque chose qui tournait un peu à vide, parce que j'étais dans l'idée d'une écriture dont la chair, la consistance, n'importait pas : c'était très mauvais ! Donc je suis parti vers autre chose, avec un scénario, des personnages, un décor, beaucoup de notes… La matrice est venue assez vite, avec l'influence des films de gangsters, ceux de Ferrara, de Scorsese ou de Kitano, que j'adore, ou des thrillers plus anciens des années 50. Il n'y a pas de modèle précis, cette fois, même si j'ai beaucoup pensé à Nos funérailles d'Abel Ferrara."
Qu'on ne fasse pas pour autant de Tanguy Viel un spécialiste du cinéma : rien ne l'agace plus que d'être réduit à une sorte de formalisme citationnel. S'il emprunte des références à une certaine mythologie contemporaine - le film de genre ou le jazz de Coltrane ("mais ça aurait dû être le Velvet Underground", précise-t-il au sujet du Black Note) -, c'est pour toucher à l'universel. De fait, au-delà de son brio stylistique et de ses scènes de bravoure - dont une reconstitution du casse déjà anthologique -, L'Absolue perfection du crime reste un drame familial, où les personnages incarnent à leur manière l'éternelle tragédie du destin. Comme dans les romans précédents, on trouve chez ces médiocres gangsters bretons l'expression d'un idéal presque abstrait - ou métaphysique - qui se confronte durement à l'obstacle du réel. On n'est pas étonné alors d'entendre Tanguy Viel citer Cervantès, Dostoïevski ou Conrad, dont Lord Jim est devenu dans le roman le nom d'un bar… "Koltès disait que Conrad est génial parce qu'il a réussi à mettre en scène le drame des hommes sur le mer. Ce qui compte dans l'expression, c'est bien sûr le drame des hommes. Dans mon écriture, il y a sans doute des structures archaïques qui reviennent, une sorte de conflit oedipien avec une figure tutélaire, presque paternelle. Ca touche aussi à quelque chose de purement biographique : le décor de la Bretagne, c'est celui de mon enfance, et la figure du "parrain", ce vieil oncle qu'il faut aller voir le samedi après-midi, c'est quelque chose que j'ai vraiment connu, même s'il n'était pas du tout gangster. Laurent Mauvignier, qui est un ami, m'a dit que ça lui faisait penser à la Sicile en Bretagne."
La formule est juste : L'Absolue perfection du crime réussit à réinventer les paysages de la mythologie des gangsters. C'est aussi un livre de couleurs, de lumières, d'atmosphère : tout le contraire d'un pur exercice théorique. L'Absolue perfection du crime propose une passionnante expérience de l'altérité : ses personnages se dédoublent, s'aiment ou se disputent magot et héritage, mais jamais ils ne sont quittes de leurs dettes, à leur territoire d'enfance comme aux mythes qui ont fondé leur idéal. Ce pourrait être une métaphore de l'écriture, à la recherche de cet impossible absolu du livre… C'est en tout cas une invitation à la rencontre : celle de Tanguy Viel, d'abord, dissimulé dans les marges marines d'un roman formidable, qui ne devrait pas rester sans lecteurs. Il en mérite beaucoup.

Fabrice Gabriel, Les Inrockuptibles, 21 août 2001

Son troisième roman est un chant crépusculaire sans aucune fausse note

Il y a quelque chose qui tient à l'essence même de la littérature. Un assemblage parfait entre des éléments - une écriture et une histoire, un style et un propos - se sublimant les uns les autres. Le livre devient alors rencontre singulière, choc frontal. Croisée des mondes. L'Absolue perfection du crime est un chant crépusculaire sans aucune fausse note. Rien ne vient troubler l'étrange fluidité du récit. La rareté des dialogues - des sourires ambigus, des regards lourds, des gestes brusques font office de paroles - accentue cette impression de film muet. Extraordinaire rencontre entre deux anciens amis. "Et il souriait toujours, et je le lui rendais, je forçais mes lèvres à s'étirer, qu'il ne sache rien, de mes écarts intérieurs, de mes tourbillons, des spirales et des nœuds formés sous mon crâne, rien." Tanguy Viel - né en 1973 à Brest - a écrit un roman âpre et plein où l'écriture éclate comme des taches de soleil.
L'Absolue perfection du crime métamorphose, par la grâce d'une écriture si travaillée qu'elle en devient oublieuse d'elle-même, un classique polar en une œuvre littéraire. Le roman fait songer à ces films de série B des années 50 devenus, par le génie d'un metteur en scène, des chefs-d'œuvre du cinéma mondial. Les références sont nombreuses. On se trouve à la fois dans un film d'action de Jean-Pierre Melville (univers masculin, silencieux et orgueilleux, traversé par la silhouette lointaine de Jeanne) et dans un pur roman ciselé avec finesse (l'histoire, découpée en trois actes, est construite de manière étourdissante). Les poursuites sont décrites comme des ballets sanglants. Il y a, dans la confrontation des personnages, une tension soulignée par la description minutieuse des gestes et des réactions. Toutes les scènes de genre sont présente (les retrouvailles, les préparatifs, les trahisons, les vengeances) mais renouvelées par le regard insolite d'une jeune écrivain.
Le roman est à la fois jubilatoire et profond. Tanguy Viel brasse, à travers une histoire de truand de province, divers thèmes. L'Absolue perfection du crime est ainsi une réflexion sur la liberté, le passé, l'honneur, la trahison. La manière dont nous creusons, jour après jour, notre propre tombe.
L'auteur du Black Note (Minuit, 1998) et de Cinéma (Minuit, 1999) a écrit un roman en noir et blanc. Une partition envoûtante sur le passé répété et l'amitié éventrée. On croit être en dehors alors que l'on est dedans. On croit être parti alors que l'on est toujours là. Car le crime parfait n'existe pas. Nulle part et jamais. L'homme ne peut vivre sans laisser de traces, sans laisser derrière lui quelques brisées de son être.

Marie-Laure Delorme, Le Journal du Dimanche, 26 août 2001

Les choses de la vie

Il va falloir apprendre à compter avec Tanguy Viel, car il ira loin. Son récit est celui de la préparation d'un hold-up par trois jeunes gens. Des personnages troubles, peu aimables (sauf le narrateur, un Petit Meaulnes du milieu), trois ressorts tendus par l'action, rattachés à l'enfance par un certain souci de la pureté et par des règles qui n'appartiennent qu'à eux et les protègent des autres (les adultes, les gens normaux ; autrement dit : le monde des traîtres). Peu de paroles, un silence chargé de violence, des yeux pour sonder les âmes et poser les questions qui sont restées sur la langue, la présence d'une femme intouchable, le poids de la fatalité : "Tant qu'à faire, on n'a qu'à se déguiser en bagnards…" Et un enchaînement de plans-séquences construit selon un schéma de tragédie, et livré au lecteur avec une certaine distance. "Il arrive un temps, on rêve d'autre chose. Mais si soi-même on ne veut pas finir au fond d'une carrière […], on continue." Les personnages de Tanguy Viel habitent des fidélités impossibles, ce sont des hommes qui se déchirent le cœur pour ne pas mourir.

Daniel Rondeau, L'Express, 13 septembre 2001

Comme au cinéma

Un roman, au montage exceptionnel, au récit tendu, aux images bouleversantes. La scène des préparatifs du hold-up, dans ce hangar où chacun - déjà dans le match - avale son cognac sans un mot, est une scène chargée d'électricité, servie par une écriture blanche comme le stress, nerveuse à en devenir palpable. On tourne les pages avec le creux des mains glissantes d'angoisse en sachant, déjà, que tout finira mal. Voilà peut-être le charme absolu des truands.
Tanguy Viel n'a pas 30 ans. Il est fou de cinéma et semble se moquer du reste. Il vit à Nantes et sait déjà que lorsqu'un type est sous contrat, il y a deux sortes d'hommes, ceux qui ont du style, qui restent "chez eux à attendre et ceux qui partent en courant".
Inutile de préciser que Viel est du genre à attendre chez lui. Il en a profité pour faire un fascinant bouquin.

Nicolas Rey, Le Figaro Magazine, 8 septembre 2001

 
Extrait et résumé

Version Fémina, 15 janvier 2006

"Du feu sous la glace ...
Ce voluptueux roman d’amour, placé dans l’écrin d’un hiver boréal, est écrit dans un style fluide et captivant. »

Le Figaro littéraire, le 5 janvier 2006.

C'était son chef-d'oeuvre. Le chantier durait depuis quinze ans. Un palais de pierre et de verre bâti sur le flanc d'un volcan encerclé de banquise dans l'océan glacial Arctique. Un projet fou... Costa Cristo-Caron y laissa la raison et la vie. Avant de mourir, le célèbre architecte adressa une missive à l'un de ses amis, le suppliant, s'il lui arrivait quelque chose, de venir à Printzberg chercher son épouse Altaléna afin de la ramener en Europe. Lorsque ce courrier porteur d'un souffle froid de démesure lui parvint, Julien gaspillait doucement et médiocrement son existence sur ses terres dorées de Montotello, au milieu des oliviers. Là-même où il avait aimé naguère Altaléna, avant que Costa ne la lui ravisse...

«De nouveau éclatait le sens de Costa pour le faste et la mise en scène...» Paraphrasant le narrateur, on pourrait en dire autant du troisième roman de Stéphane Héaume. La puissance de cette féerie en trois actes, où un individu amoureux perturbe, comme dans la tragédie classique, le destin d'une lignée royale, tient d'abord à son décor sublime, ce «vaisseau monumental figé dans la glace», véritable utopie esthétique : «Des couloirs, des vestibules, des dômes. Le cossu et le vaste partout. Des fleurs tropicales surgissaient çà et là d'amphores ventrues, attestant que la vie rampait ici, contre toute attente.» Des Esseintes n'aurait pas dit mieux. «J'avais sous les yeux un hall plus haut que large au fond duquel se dressait, dans la lumière bleue qui surgissait de la chair même des parois translucides, une longue table à flambeaux couverte de mets, vaisselle et carafons (...).» L'auteur ne se lasse pas de décrire ce château d'une âme ténébreuse, dans une langue fleurie, parfois précieuse, et pourtant puissante, qui agit comme un charme sur le lecteur.

Le roman est construit sur le modèle de cette bâtisse monumentale et raffinée. Le récit campe d'abord à grands traits la situation, esquissant seulement ce qu'il développera ou détaillera ultérieurement. De la sorte, il aiguise la curiosité, la tenant en haleine jusqu'à la fin. Car ce n'est qu'à l'ultime ligne que chaque motif de la narration trouve sa place dans l'ensemble, achevant ainsi de lui donner son sens.

L'extrême tension dramatique qui soutient le livre résulte aussi de l'alternative sourde à laquelle chaque personnage est confronté : la douceur de vivre sous des latitudes tempérées ou la clarté éternelle du pôle, le désir ou la raison d'Etat, la réalité ou l'imaginaire, le continent des vivants ou «l'outre-monde» ? «Un jour j'irai là où palpite le monde», avait confié autrefois Altaléna au narrateur. Mais où palpite-t-il ? La question court tout le long de cette histoire fabuleuse. Est-ce à Printzberg ou à Montotello ? Du côté de l'art et de ses beautés, dont on n'ignore point qu'elles sont artificielles et diablement ambivalentes ? Ou du côté de la vie simple, «des lilas, des bulots et de la voix de Deborah», auxquels le Fou de Printzberg est dédié ?

Astrid de Larminat

 

 

Réalisation Marais.evous.fr