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lundi, janvier 16, 2006

Interwiev de Stephane Heaume Par Karine Henry

Après Le Clos Lothar et Orkhidos, deux romans fortement remarqués par la critique et les libraires, Stéphane Héaume confirme avec ce troisième roman, Le Fou de Printzberg ,son incontestable singularité de ton et formidable talent romanesque.


Une sorte d'alliance machiavélique entre Wagner et Hitchcock maniée d'une poigne habile et raffinée.

Comment raconteriez-vous l'amorce de votre roman ?
C'est l'histoire d'un jeune architecte oisif, Julien, qui reçoit, comme une bombe dans son univers tranquille, une lettre. Cette lettre est un appel à l'aide du célèbre professeur d'université Cristo-Caron qu'il a connu 20 ans plus tôt. Parti aux confins de l'Arctique pour mener le chantier d'une station Thermale, le professeur se croit menacé par la folie et demande à Julien de faire le voyage dans les glaces, dans cet archipel de Printzberg, s'il lui arrivait quelque chose, pour ramener sa femme Altaléna en Europe.Voilà le point de départ.

Départ d'une épopée à la fois fantastique et réaliste, au souffle romanesque ample et maîtrisé devenu aujourd'hui si rare chez les auteurs français, comment naît un tel roman, où puisez votre inspiration?
Pour ce roman, à la fois dans la musique et la peinture. Mes romans sont d'abord des décors et une musique. C'est progressif, flou – c'est mon côté myope. En avançant dans la vision, dans un effort de correction, les détails apparaissent.
Dans le cas du Fou de Printzberg, j'étais un soir salle Pleyel pour écouter la 5e Symphonie de Sibelius. En recevant ces grandes vagues orchestrales, je me dis que la couleur du prochain roman sera blanche, transparente, lente avec de grands espaces glacés et le froid.
Parallèlement, j'étais plongé dans Shakespeare, Othello et la jalousie. Un vieux thème qui s'impose soudain à mes décors.
Donc, la jalousie dans les glaces.
Et puis il y a eu cette découverte insensée au Louvre d'une toile d'un orientaliste méconnu F.-A. Biard, Magdalena Bay, représentant un naufrage dans les glaces : au premier plan, la banquise et cinq naufragés ; à l'arrière, les glaciers ; puis, tout au fond, un ciel qui s'embrase, une aurore boréale. Là, j'avais sous les yeux la représentation du nœud de mon histoire.
Que s'était-il passé avant et après le naufrage, qui étaient ces personnages ? Je suis allé voir la toile régulièrement, m'imprégner des détails, dont un : parmi les naufragés, un jeune homme sans bonnet, sublime, comme préservé. J'ai alors compris que ce garçon blond deviendrait le pivot, l'outil innocent de la jalousie.

Ce
personnage qui s'appelle Jordh n'est pourtant pas le personnage principal, ni le narrateur ?
Effectivement. Il s'agit là d'une approche, « le roman de la victime » comme l'appelle Thomas Narcejac – j'ai entretenu une longue corresponde avec lui. C'est la démarche de l'absurde : on se heurte à des murs parce que l'univers qui entoure le narrateur lui échappe et échappe donc au lecteur. Il y a déréalisation progressive du quotidien et la folie s'infiltre.

C'est le Tour d'Ecrou d'Henry James, on bascule à chaque chapitre d'un cran dans le drame.
J'avais donc ma victime, Julien, le narrateur qui reçoit cette lettre et part chercher Altaléna, une femme qu'il a aimé follement vingt ans plutôt. Le narrateur était mis en danger. Le drame pouvait s'enclencher.

Etes–vous conscient de votre générosité, du plaisir que vous offrez au lecteur qui s'enivre à travers ce mécanisme qui le trompe, le piège, le balade véritablement jusqu'au dernier mot ?
Je parlerai davantage d'abandon à la vision : je suis mon lecteur. Tout en n'oubliant jamais la structure, je découvre par les personnages, les sens et les décors, des situations imprévues, c'est le charme de l'écriture : je suis spect-acteur. C'est la promesse du voyage – pour moi et le lecteur.

Parlons du personnage féminin autour duquel tout se noue, se joue.
Altaléna, ce n'est la n'est pas la femme pure mais la femme mystérieuse. Elle est sculptrice, ambitieuse, carriériste. Julien l'a rencontrée 20 ans plus tôt, ils sont tombés éperdument amoureux mais elle le quitte pour le professeur Costa, par calcul, non par amour. Le livre commence quand, 20 ans après, Julien vient chercher dans les glaces cette jeune veuve, et l'aimer à nouveau.

Pourtant le réel semble s'acharner à vouloir à nouveau dérober cette femme à Julien ?
Cette fois, c'est la nature qui menace de les séparer. Printzberg est mis en péril par la fonte des glaces et l'imminence d'une éruption volcanique. Altaléna lui sera-t-elle dérobée le jour de la nuit unique ? Une nuit qui tombe une fois par an au cours de laquelle se produira le naufrage. Une nuit qui, le lendemain, ne se lèvera plus, plongeant le village de Printzberg dans la stupéfaction.

A vous écouter comme à vous lire, on sent votre plaisir au romanesque, comment expliquez-vous que les auteurs actuels n'explorent pas davantage cette voie ?
Je ne sais pas. Je m'attache pour ma part à tromper mes angoisses avec une histoire qui réenchanterait ma vie, au lieu de les regarder à la loupe.

Réenchanter
la vie est ce que vous faites encore avec ce roman en plongeant les racines de l'intrigue dans le berceau de l'humanité dans la grande lignée des princes assyriens ; les palais, les cités lacustres, les prince et princesse, pourquoi ?
Car écrire, pour moi, c'est pousser la porte derrière laquelle il y a des jouets qui peuvent, le temps d'un livre, réenchanter notre monde d'enfant perdu.

Merci car à réenchanter notre réel vous y parvenez avec grâce et élégance.

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