Qui touche à mon corps je le tue

25 août 2008 - Editions Gallimard - 13,90 euros
Marie G., faiseuse d’anges, dans sa cellule, condamnée à mort, l’une des dernières femmes guillotinées. Lucie L., femme avortée, dans l’obscurité de sa chambre. Henri D., exécuteur des hautes œuvres, dans l’attente du jour qui se lève. De l’aube à l’aube, trois corps en lutte pour la lumière, à la frontière de la vie et de la mort.
Valentine Goby
Valentine Goby est née en 1974. Qui touche à mon corps je le tue est son cinquième roman après La note sensible (Gallimard, 2002), Sept jours (Gallimard, 2003), L’antilope blanche (Gallimard, 2005), et L’échappée (Gallimard, 2007).
A noter la parution en Folio de L’Échappée de Valentine Goby En librairie le 25 août 2008
Présentation
Virage dans l’œuvre de Valentine Goby, naissance d’une puissance poétique sans concession, épure d’une forme, d’une orbe parfaite pour ce roman qui dit le cri immense et murmuré de trois êtres emmurés dans le corps, le grand corps social tout autant que dans leur chair, et qui pourtant trouveront la force de cette liberté : faire le choix de Soi et quel qu’en soit le prix.
Comme si tout ce qu’elle avait écrit jusque lors, depuis La Note sensible jusqu’à L’Échappé, avait préparé ce qui se déploie là, dans son dernier roman, une fracture profonde s’est opérée dans l’écriture de V. Goby. L’auteur atteint là une force verbale pénétrante : pas un mot de trop, une ligne parfaite pour ce roman qui, s’emparant d’un sujet grave, s’incarne en cette beauté venue de la tragédie. L’intrigue se déroule en une journée, de l’aube à l’aube, cinq chapitres rythmés par les heures du jour : l’aube, midi, 16h00, 22h00 et l’aube à nouveau. Nous sommes le 23 juillet 1943, à Paris, et l’on écoute et voit trois protagonistes qui attendent, attendent et dont les destins vont s’entrelacer : Marie G., incarcérée à la prison de la Petite Roquette dans la cellule des condamnés à mort, elle est une « faiseuse d’ange », et pour cela elle va être exécuter – l’une des dernières femmes guillotinée. Lucie L., debout dans sa chambre, le corps brûlant de fièvre, qui attend que meurt cette chose vivante en son utérus. Enfin, Henri D., exécuteur des hautes œuvres de l’État, l’un des derniers bourreaux. Il attend le lever du jour et se prépare à exécuter Marie G. Ces trois destinées se rejoindront au moment de l’exécution capitale et c’est alors que l’on comprendra qu’ils attendaient tous trois la même chose : être libéré.
Interview de Valentine Goby par Karine Henry
Dans vos précédents romans prévalaient des portraits de femmes fortes qui s’emparaient de leur vie et affrontaient la maternité dans des conditions souvent difficiles. Qui touche mon corps je le tue, reprend ce questionnement autour de la femme et de son corps, en le poussant très loin. Cette montée en puissance laisse supposer que vous, ainsi que vos personnages féminins, avez-vous atteint une sorte d’absolu, un point de non-retour. D’où ce livre vient-il ?
Merci, d’abord, de cette belle présentation. C’est la première fois que je parle publiquement de ce livre, alors j’espère n’être pas trop maladroite. Il me semble que cette histoire vient de très loin, que c’est probablement le roman que je voulais écrire avec le plus de détermination. J’ignore d’ailleurs ce que j’écrirai ensuite. Quoiqu’il en soit, j’atteins en effet à la limite d’un cycle qui touche à l’identité et au corps féminin. Lorsque j’ai écrit L’Échappée, pour ceux d’entre vous qui l’ont lu, j’ai intitulé un chapitre « Miserere » où je racontais une scène de tonte que j’assimilais à un viol. C’est une scène d’une extrême violence qui pose la question du corps féminin à la fois comme prison et comme instrument de libération, selon ce que l’on choisit d’en faire. Le texte se bâtit autour de ce questionnement, même s’il évolue au cours du roman puisque c’est en premier lieu l’histoire d’une femme éprise d’un officier allemand duquel elle a un enfant et dont la vie entière sera conditionnée par cet amour interdit. Je m’éloigne du sujet… J’ai senti, en tout cas, qu’autour de cette question de l’identité et du corps se jouait l’essentiel de ma démarche, de mon travail, et qu’il faudrait que je m’y précipite dès mon livre achevé. C’est ce que j’ai fait, animée par une grande urgence, en écrivant ce dernier roman. Je voulais ausculter l’idée, jusque dans ses ultimes retranchements, que l’on est son corps et que son corps, c’est soi. Chacun des trois personnages détient un pouvoir de vie et de mort sur un autre être, sur son propre enfant, sur celui des autres ou sur le corps de la condamnée à mort. À l’aune de cet outil, cette enveloppe, cette chose subie qu’est le corps, je m’interroge sur ce que signifie devenir surpuissant, dessiner des limites à son corps, écouter, avoir envie d’être aimé, regardé, renaître à travers la maîtrise de ce lieu (le corps) et de ce qu’il porte d’histoire, de désirs, de fantasmes, de haines… Pour conduire cette exploration, je suis partie d’un fait divers : l’exécution de Marie-Louise Giraud en 1943, qui avait pratiquée vingt-six avortements et fut effectivement l’une des dernières femmes guillotinée. Ce qui m’intéressait aussi, c’était de savoir comment on entre dans une mécanique où l’on a pouvoir de vie et de mort sur les autres. Marie G. possède ce pouvoir de manière illégale, ce qui la conduit à sa perte ; Henri D. est pour sa part institutionnellement investi de ce pouvoir. Quant à Lucie L., la mère avorteuse, qui est censée pouvoir maîtriser son corps, elle se situe à la croisée des deux autres personnages. Notre corps nous appartient, certes, seulement, la loi dit autre chose.
La scène d’ouverture est fascinante et terrifiante. Elle est introduite par un texte d’une rare puissance poétique, un texte d’affranchissement de la parturition, de la mise au monde du moi et de sa propre corporéité. Je lis un bref morceau du texte où se manifeste l’urgence dont parle Valérie Goby et qui témoigne assez bien de cette fracture intervenue dans l’écriture à laquelle je faisais tout à l’heure allusion : « Au-delà de mon corps de ma peau il n’y a rien ou bien l’océan la guerre la maison d’enfance ma mère ils ne sont pas moi ils ne se confondent pas un instant avec moi je me suis découpée selon les pointillés j’ai un tout petit corps qui tient entier dans le miroir il m’appartient il va s’en échapper un ange fripé sanguinolent je ne suis ni à ma mère ni à l’ange je suis à moi n’essayez plus de me prendre de me manger de m’avaler de me digérer cette douleur c’est moi ce trou ces spasmes ce sang qui va couler c’est moi Lucie L. » À la lumière de cet extrait, il me semble que vous êtes passée des mots qui venaient de la tête à des mots qui désormais viennent du ventre. Qu’est-ce qui a permis cette évolution de votre écriture ? Et dites-nous en deux mots de quoi est faite cette première scène, ce qui survient dans cette chambre.
Vous venez de citer un passage dépourvu de ponctuation. Il était important pour moi que le langage ne soit plus un outil de maîtrise, mais un outil de survie. Et pour qu’il soit un tel outil, il fallait se dépouiller le plus possible de tout ce qui l’organise, le structure. La ponctuation est par conséquent réduite à sa portion congrue. J’ai imaginé un narrateur dont la fonction est d’être à la fois dedans et dehors, à l’intérieur du corps et hors de lui, et tout ceci en même temps puisque c’est ainsi que nous sommes nous-mêmes. Car nous sommes à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de nous ; nous nous projetons en nous-mêmes comme nous nous projetons dans le monde, nous savons qui nous sommes et nous sommes aussi des êtres fantasmés, par nous autant que par les autres… Bref, mon travail a consisté à représenter cet être pluriel.
C’est une vision cubiste ?
Cubiste, oui, dont le point central serait le ventre. Il était nécessaire pour parvenir à cette représentation de se débarrasser le plus possible de tous les à-côtés de la langue, d’atteindre à une espèce de squelette de la langue, ou plutôt de cœur, dans le sens d’un organe qui irrigue tout le reste. Cette scène initiale montre Lucie L. en train d’avorter. C’est une scène importante parce qu’elle éclaire ce que le titre dit, Qui touche mon corps je le tue, c’est-à-dire : j’ai choisi d’être moi, quel qu’en soit le prix. Je dessine mes propres contours et ni la loi ni le regard des autres, ni celui de mon mari ou de ma mère, ni aucune force extérieure ne décide à ma place qui je suis, qui je veux être et qui je peux être.
Ce sont les thèmes de l’enfantement et de la maternité, des thèmes qui sont les sources de ce livre. Peut-on dire de ces femmes, Lucie L. et Marie G. qu’elles sont, a contrario du corps social, emblématiques de ce qu’est le courage – le courage du parti pris de soi ?
Au-delà de tout militantisme, de toute prise de position contre ou en faveur de l’avortement – ce n’est pas le moins du monde mon propos. Je n’aspire, en effet, qu’à exhorter à choisir le parti pris de soi. C’est la seule façon d’être. J’ouvre une petite parenthèse pour souligner l’importance du parti pris de soi. J’ai une amie documentariste qui travaille sur un sujet intitulé : « Le ventre des femmes. Sur la stérilisation forcée des femmes au Pérou » C’est un sujet qui peut apparaître à l’opposé du mien, puisqu’il s’agit ici de militer pour le droit à enfanter. En réalité, c’est la même chose. C’est l’histoire de femmes qui luttent pour leurs droits, et ce droit passe en première instance par le corps. L’âme, et toutes ces choses complètement désincarnées ne sont que des extensions de notre pensée. Le principe de base, le principe animal, c’est le corps. Tout passe par le corps, par le ventre.
Au fur et à mesure de la progression de l’histoire, on assiste à une remontée des racines de chacun des personnages – une remontée sur les terres utérines –, en tout cas, tous tentent de savoir de quel corps ils sont issus. Pouvez-vous nous dire d’où viennent Marie G., Lucie L. et Henri D. ?
Le corps d’origine est autant le corps maternel que son corps à soi, c’est-à-dire celui que l’on a été avant que le monde extérieur ne greffe en nous des tas de choses qui ne nous appartiennent pas. Lucie L. est une jeune femme de la petite bourgeoisie, dont le père a été très absent et qui est comme une extension du corps de sa mère. Elle a vécu avec elle une relation fusionnelle, magnifique, passionnelle, douloureuse aussi, car il faut, à un moment, rompre avec cette relation qui entrave le rapport à l’autre, et notamment à l’homme, qui empêche le sentiment amoureux, bloque le désir sexuel. Il faut que la nature de cette relation cesse, et l’avortement provoqué par Lucie L. est l’expression de cet achèvement. Elle provient du corps de sa mère tisserande, qui a ajoutée une peau de laine ou de coton par-dessus le corps existant, de façon à le conserver, à l’enfermer davantage. C’est une relation très belle et très complexe. Marie G., elle, est née à Cherbourg dans une famille de pêcheurs. Elle est le dernier enfant, et aussi celui qui a survécu. Elle est un peu l’oubliée de la famille, la bouche supplémentaire à nourrir, à laquelle on demande de vivre, si possible, parce qu’on a connu assez de mort et assez de peine, mais en même temps de ne point trop se manifester. Voilà par conséquent un corps atrophié, délaissé, livré à l’ombre. Dès lors, Marie G. cherche par tous les moyens – et « faiseuse d’ange » en est un – à être vue, à avoir du pouvoir, à être estimée, à devenir un personnage important de la vie locale. L’affirmation de soi passe également par le fait d’avoir une existence différente de celle que lui offrirent ses parents. Elle s’efforce de sortir de la pauvreté, de nourrir ses enfants malgré la guerre, de posséder un tourne disque, etc. Cette femme a existé. Elle se prénommait Marie-Louise Giraud. Henri D., quant à lui, est l’héritier d’une famille d’exécuteurs, de père en fils, bien qu’ici, une rupture soit intervenue. Son grand-père décida de renoncer à la carrière – il n’y en n’a pas beaucoup des histoires comme celle-là dans les dynasties de bourreaux… Le hasard m’a permis de faire se rencontrer ces trois univers de manière assez naturelle. Marie G. est bonne à tout faire et lingère, la mère de Lucie L. est tisserande et les père et grand-père de Henri D. – ou Jules-Henri Desfourneaux puisque ce personnage a lui aussi existé – sont bonnetiers. Ils travaillent dans l’industrie textile à la fabrication de bas, de bonnets, ce qui est une façon de se délivrer de la malédiction familiale, cette malédiction frappant la famille de père en fils autour de la transmission du terrible métier de bourreau. Henri D. décide de reprendre le flambeau de cette tradition parce qu’elle est pour lui l’unique moyen de se défaire d’une autre malédiction, celle qui pèse sur un petit garçon de cinq ans et demi persuadé qu’il va tuer sa mère. Celle-ci, fatiguée et malade, ne cessait de répéter à son fils : « Jules-Henri, tu me tues ! » L’activité de bourreau est évidemment liée à cet épisode traumatisant et fondateur, c’est pour l’enfant devenu adulte une façon de reprendre du pouvoir sur la vie des autres.
Contrairement à ce que tout le monde affirme, la maternité n’apporte pas forcément le bonheur, ce peut être, aussi, une perte de soi ?
Mais que cette expérience soit ou non couronnée de bonheur, elle est, quoiqu’il advienne, une perte de soi, et elle est, en retour, le gain d’autre chose.
La date à laquelle se situe l’intrigue, 1943, est importante. Historiquement, il y eut à cette période le procès d’une femme qui avait pratiqué une quarantaine d’avortements et fut condamnée aux travaux forcés à perpétuité. Et puis 1943 renvoie à une époque où tout acte de liberté apparaît comme une transgression. Cette exécution capitale ne se présente-t-elle pas, dans un tel contexte, comme une purification du corps social ?
Exactement. D’ailleurs, le roman est un peu l’histoire du corps social versus le corps individuel. C’est même dit comme ça. Au moment où elle apprend qu’elle est condamnée à mort, Marie G. n’aspire plus qu’à entrer dans le corps social, à perdre son corps à elle, ce corps d’une femme à qui l’on a expliqué qu’il était incarnation du mal et que l’on se prépare à décapiter pour l’exemple. Dès lors, Marie G. ne rêve plus que d’une chose : se dissoudre dans cette entité un peu informe mais qui semble savoir parfaitement où elle va, qui a une conscience très claire du bien et du mal, et qui est le corps social.
Vous témoignez d’une immense tendresse pour chacun des personnages, y compris Henri D. Votre roman se présente comme l’histoire de trois corps d’émotion qui, de l’aube à l’aube, paraissent chercher un peu de la lumière du monde pour l’intégrer à eux. Peut-on dire de Marie G. qu’elle possède une part de paix ?
Quand elle meurt, Marie G. a accompli quelque chose. Elle a réalisé son corps fantasmé. La petite fille qu’elle fut ne devait pas survivre, or, elle a survécu. Elle a nourri ses enfants, elle a pu acheter du bon vin à son mari qui la maltraitait, elle a connu la jouissance, et au bout du compte, c’est ce corps-là qui reste. Pas aux yeux du bourreau, bien sûr, mais à ses propres yeux, oui. Le roman s’achève sur le passage des nuages dans le ciel, et c’est, en effet, une image d’apaisement pour les trois personnages.
Vous ne me contredirez pas si je dis que c’est un livre engagé pour le droit à disposer de son propre corps, et que tout le livre conduit à démontrer que l’exécution capitale est en fait un simple assassinat légal… J’ai également le sentiment que les derniers instants de Marie G. dépassent le strict cadre romanesque pour atteindre à une sorte d’humanité, d’universalité.
Je crois que l’on est souvent bien meilleur en tant qu’écrivain qu’en tant qu’être humain. L’on éprouve à l’endroit de ses personnages une tendresse qui pousse à les comprendre sans réserve, à manifester pour des êtres que l’on va habiter le temps de l’écriture d’un livre une bienveillance absolue. Et il est vrai que ce livre fut pour moi une expérience d’humanité.
C’est un très beau texte. Merci.
Propos recueillis par Patrick de Sinety . Interview qui eut lieu dans le cadre de la journée consacrée à la rentrée littéraire 2008 organisée par le Magazine Page à la BNF pour les libraires et bibliothéquaires .
Biographie
Née à Grasse en 1974, Valentine Goby y a passé toute son enfance et est amoureuse de cette région.
Après des études à Sciences-Po, elle a effectué des séjours humanitaires à Honoi et à Manille. Enseignante, elle a aussi fondé l’Ecrit du Coeur, collectif d’écrivains soutenant des actions de solidarité
Valentine Goby est lauréate de la Fondation Hachette, bourse jeunes écrivains 2002 et a reçu le pris Méditerranée des Jeunesn le prix du Premier Roman de l’université d’Artois, le prix Palissy et le prix René-Fallet en 2003 pour son roman La note sensible. (Sources : Editions Gallimard)
Bibliographie
LA NOTE SENSIBLE [2002] , 180 pages, 140 x 205 mm. Collection blanche, Gallimard -rom. ISBN 2070765415. 14,50 €
Le même ouvrage , 240 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm. Collection Folio (No 4029) (2004), Gallimard -rom. ISBN 207031331X. 6,80 €
SEPT JOURS [2003] , 176 pages, 140 x 205 mm. Collection blanche, Gallimard -rom. ISBN 2070733025. 13,50 €
L’ANTILOPE BLANCHE [2005] , 288 pages, 140 x 205 mm. Collection blanche, Gallimard -rom. ISBN 2070774732. 17,50 €
Le même ouvrage , 288 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm. Collection Folio (No 4585) (2007), Gallimard -rom. ISBN 9782070347100. 6,30 €
L’ÉCHAPPÉE [2007] , 240 pages, 140 x 205 mm. Collection blanche, Gallimard -rom. ISBN 9782070784073. 16,90 €
MANUELO DE LA PLAINE [2007] , illustrations de François Lachèze, 96 pages, ill., sous couv. illustrée par François Lachèze, 124 x 178 mm. Collection Folio Junior (No 1440), Gallimard Jeunesse -rom. ISBN 9782070574087. 4,80 €
PETIT ÉLOGE DES GRANDES VILLES [2007] , 144 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm. Collection Folio 2 € (No 4620), Gallimard -ess. ISBN 9782070341856. 2,00 €