Les vraies richesses

Cathy YTAK

Talents Hauts

  • Quand je choisis un livre de littérature de jeunesse dit « junior », je le choisis souvent pour les enfants que j’accompagne en enseignement à distance. J’ai emporté celui-ci car j’aime particulièrement la manière d’écrire de Cathy Ytak.
    Dans Les Vraies richesses, le héros n’est pas un jeune qui face à la dureté du monde sait manifester des qualités d’adulte. Notre Émile, treize ans à l’été 1913, dans un village de la Somme, est un gringalet, assez peureux, plus intéressé par les choses textiles que par les sujets de préoccupation de ses frères. Il est souvent dans les jupes de sa sœur Léonie. La fratrie est composée de sept enfants, deux sont morts. Le père assez rustre boit beaucoup et la mère enchaîne les grossesses et peine à nourrir ses enfants. Les gosses désherbent les champs de betteraves pour trois fois rien.
    Le roman s’ouvre sur la venue de Louise. Elle prétend vivre dans un palais où se trouvent une grande piscine, des salles d’eau à chaque étage et des salles de spectacle. Son père, pourtant, est ouvrier. Il est fondeur, il travaille dans les usines de Monsieur Godin.
    Quelle est cette mystérieuse Louise qui prétend que dans son école les filles et les garçons sont mélangés? Pour Émile, nul doute c’est une menteuse. Souvent quand la réalité déplaît, on crie à l’imposture.

    Pourtant, la vie de Louise, aussitôt disparue, va intriguer notre jeune Émile. Il apprendra par l’instituteur de Leonie que Louise vit au Familistère de Guise.
    Je vis à moins de deux heures de ce haut lieu du patrimoine industriel mais je ne le connaissais que de nom.
    En 1859, l’industriel Jean-Baptiste André Godin fait construire une cité ouvrière pour y loger, dans des conditions de vie décentes, les ouvriers de son usine toute proche. Ce « palais social » en briques, toujours habité aujourd’hui, s’inspire du château de Versailles. Ses cours intérieures et ses coursives invitent les habitants à échanger ou à vivre sous les regards des autres. Une sorte d’utopie sociale.
    Il n’en faut pas davantage à notre jeune Émile pour quitter sa famille et prendre la route pour retrouver Louise et ce palais. Souvent dans les romans d’aventures, je me perds dans les rebondissements, trop nombreux ou invraisemblables. Dans ce roman, la narration est en phase avec les questions sociales et les interrogations sont multiples.On s’intéresse avec Leonie à l’évolution des valeurs de la femme différentes des conceptions politiques dominantes à l’époque dans les villes et a fortiori dans les campagnes. L’avènement du social dans ce roman est subtilement mené par une lecture individualiste de la robinsonnade d’Emile, de ses problèmes sociaux comme de leurs possibles résolutions. Le glissement progressif du propos des jeunes filles, de Leonie à Anna, permet d’entrer sans effraction dans les lueurs d’une pensée progressiste et non ostentatoire pour les droits de la femme.
    Cathy Ytak réussit le difficile exercice d’une fiction éducative qui n’empiète pas sur la fiction mais vient la servir, l’amplifier. L’humanisme est permanent au fil des chapitres et dénonce le poids des structures sociales contraignantes. Contre l’ordre du monde, l’autrice parle de la création d’un monde complémentaire, celui d’une utopie sociale représentée par le Familistère de Guise, mais aussi par le monde des rêveries, de l’imaginaire propres à l’enfance.Emile fait le pari de l’être contre l’avoir. Il nous laisse croire au développement libre et universel des individus. Émile montre à sa manière le pouvoir qu’ont les peuples et les individus à faire advenir leurs droits , à les appliquer et à les construire dans le corps social concret.
    Ce roman jeunesse permet d’accéder à l’ordre du savoir, à l’ordre de l’Histoire. Les modes d’existence, les mobiles des institutions, les fins sociales sont décrits avec pertinence. C’est un matériau de mémoire aisément mis à la disposition des juniors. On retire le mouvement même de l’Histoire à travers celle d’Emile, héros qui éclaire plutôt les héroïnes, dont les changements s’opèrent sous l’impact direct de l’histoire. La sensation subjective du temps nous emporte dans ce roman de littérature de jeunesse qui je l’espère fera partie de la constellation des livres de l’enfance.