1, Suites algériennes, 1962-2019

Jacques Ferrandez

Casterman

  • 7 août 2021

    Précis et documenté

    Après Carnets d’Orient (1830-1954) et Carnets d’Algérie (1954-1962), Jacques Ferrandez poursuit l’histoire de l’Algérie contemporaine en proposant son premier tome des Suites Algériennes de 1962 à 2019.

    Le 1er novembre 2019, Paul-Yanis Alban revient à Alger sur la tombe de sa grand-mère inhumée en 1965 sur sa terre natale. Pour lui, le journaliste reporter d’images, c’est l’occasion de retrouver un pays qu’il a bien connu. Déjà, reporter en octobre 1988, il avait suivi le coup d’état de l’armée pour réprimer dans la violence la révolte de la population étranglée par la crise économique. Lors de ce reportage, il avait fait la connaissance de Nour, militante féministe qui s’opposait elle-aussi aux courants réactionnaires à l’œuvre dans son pays.

    Au travers de l’histoire de plusieurs protagonistes, Jacques Ferrandez propose une vision documentée et accessible de cette période trouble où l’équilibre politique est vacillant.
    La suite ici
    https://vagabondageautourdesoi.com/2021/08/06/jacques-ferrandez/


  • par
    18 juin 2021

    2019, Algérie, les habitants, notamment la jeunesse, descendent en masse dans les rues, pacifiquement pour demander le changement de la politique et des hommes qui la mènent depuis trop longtemps et crient leur mot d'ordre : "Rendez-nous notre indépendance !".

    Ce mouvement prend racine dans l'histoire du pays qui en a connu plusieurs, souvent plus violents, depuis 1962, date de l'indépendance.

    En plusieurs périodes, Jacques Ferrandez raconte l'Algérie sans parti pris. Il parle du départ des Français après 1962, de la montée de l'islamisme jusqu'aux élections de 1991 et la victoire du FIS (Front Islamique du Salut). Des personnages de ses précédents ouvrages (Carnets d'Orient et Carnets d'Algérie) reviennent sans que je m'en souvienne puisque je les ai lus il y a longtemps, mais ce n'est absolument pas gênant pour la bonne compréhension.

    Ce que j'aime bien chez J. Ferrandez, c'est sa clarté et sa finesse même lorsqu'il parle de faits et d'événements pas toujours aisés à comprendre. Très bien documenté, il sait l'art difficile de la simplicité. Les nombreux voyages dans le temps sont facilement visibles et aident à suivre l'histoire et le parcours des différents intervenants et l'Histoire du pays. Je l'écrivais plus haut, pas de parti pris, il raconte la vie des gens, leurs choix, les actes qu'ils ont commis. Des gens simples comme des dirigeants. Et moi, dont le papa a été mobilisé en Algérie et qui, comme beaucoup de Français, ne connaît la guerre d'indépendance que partiellement et quasiment rien des années qui ont suivi, de (re)découvrir l'histoire de ce pays, la difficulté des hommes et surtout des femmes d'y vivre en liberté et le combat qu'elles mènent. L'ouvrage qui commence avec les manifestations de la jeunesse en 2019 montre que les combats sont longs mais que l'espoir est toujours là.


  • par (Libraire)
    22 mai 2021

    Un futur "classique"

    Ferrandez est né en 1955 à Alger dans le quartier de Belcourt, ce quartier qui a vu grandir le jeune Albert Camus. Le dessinateur n’a aucun souvenir de ses premiers mois en Algérie, mais cette coïncidence, cette proximité avec le Prix Nobel de littérature l’a probablement incité à chercher à comprendre ce pays qui les a vu naître. Il écrivait en conclusion de « Entre mes deux Rives » (1) : « Je suis comme un enfant trouvé de la Méditerranée, ballotté d’un bord à l’autre. Je suis né sur la rive sud, j’ai vécu sur la rive nord. Les deux m’appartiennent. J’appartiens aux deux ». Sa rive nord, Nice en l’occurrence, sera notamment l’univers de Giono. Sa rive sud sera celle de Camus et de sa série « Les carnets d’Orient », entamée en 1986, composée de dix tomes qui est devenue une BD de référence présente dans les bibliothèques des bédéphiles, comme dans de nombreuses écoles. Ferrandez a su, dans cette saga familiale, transmettre d’abord la lumière, celle qui éclaire à jamais la baie d’Alger, la blancheur aveuglante de la Casbah. Et par des histoires individuelles qui recoupaient la grande histoire, il a offert une multiplicité de points de vue qui expliquent des destins collectifs algériens et français de 1830 à 1962. Octave, Saïd, Noémie, Samia pour expliquer la colonisation, les massacres de Sétif, la guerre d’indépendance.

    Dans la dernière page de « Terre Fatale », ultime ouvrage paru en 2009, Octave promettait à sa mère, sur le quai du départ du port d’Alger en 1962, « Oui on retournera. Je te le promets ». Il aura donc fallu à Ferrandez, douze ans pour tenir la promesse de son personnage et reprendre l’histoire là, où elle s’était arrêtée: l’indépendance algérienne. Plus exactement, la Bd commence avec le Hirak, le 37 ème vendredi consécutif de manifestation depuis le 22 février 2019, un saut complet pour dire hier et aujourd’hui.

    « Je voulais démarrer avec le Hirak, parce que c’est l’élément saillant qui permet de reconsidérer toute cette histoire de l ‘Algérie contemporaine ».

    Ce sont deux chauffeurs de taxis, comme porte-paroles de la population, à plus de cinquante ans d’écart qui vont servir de témoins relais pour expliquer l’après indépendance. Nous sommes en terrain connu, des prénoms ressurgissent, mais le format est différent et la structure narrative de l’histoire se morcèle en épisodes de vie de différents personnages permettant, à chaque fois, à Ferrandez d’exposer les multiples points de vue. C’est, avec la beauté de son dessin, léger et bleu comme l’air de la méditerranée, l’autre qualité essentielle du dessinateur: exposer des situations les plus complexes de la manière la plus simple, sans manichéisme, ni parti pris.

    Deux temps forts sont privilégiés: le coup d’état de Boumediene en 1965, et les manifestations réprimées de 1988 qui annoncent la montée du Front Islamique du Salut (FIS). Avec l’éclairage de ces deux évènements majeurs, la situation algérienne post coloniale apparait clairement.

    En peu de pages, Ferrandez réussit à évoquer notamment la situation des femmes, le volontarisme des « pieds rouges », ces français venus aider le gouvernement socialiste naissant par opposition aux « Pieds noirs », les harkis, les « Nord-Africains » devenus « Algériens » dans le bidonville de Nanterre. Les pièces d’un puzzle historique et sociologique se mettent en place dans une construction chronologique éclatée mais parfaitement fluide.

    Aussi, et surtout, sans aucune caricature, l’auteur met au grand jour les multiples contradictions auxquelles chacun dans son camp doit faire face. Pour ce faire il utilise des personnages connus dans les albums précédents et en créé de nouveaux qui agissent comme des révélateurs de ces contradictions historiques. Privilégier la démocratie ou abattre l’islamisme extrême? Aider les femmes algériennes à se libérer en s’asservissant soi-même? Accepter la présence cachée de la France ou admettre l’implantation des pays de l’Est? La liste est infinie et vertigineuse. L’ouvrage s’arrête en 1992 avec la mort du président Boudiaf et la lutte de l’armée contre les Islamistes vainqueurs des élections de 1991.

    En gardant ses qualités de conteur, Ferrandez demeure un formidable passeur historique, qui pour la première fois se dessine en couverture sous les traits d’un personnage de fiction. Comme un lien entre les « deux rives », lui, quittant provisoirement la rive nord pour mieux comprendre la rive sud. Où il est né.

    Eric