• 28 avril 2014

    Chronique

    « On est retourné chacun dans la guerre. Et puis il s’est passé des choses et encore des choses, qu’il est pas facile de raconter à présent, à cause que ceux d’aujourd’hui ne les comprendraient déjà plus. »
    Céline, Voyage au bout de la nuit

    Maël et Kris nous invitent à un voyage bien sombre, porté par la voix d’un homme, qui aux portes de la mort, se confesse en 1935. Retour sur cette tétralogie aussi belle que funèbre à travers quelques documents que les auteurs ont eu la gentillesse de nous transmettre.

    La couverture de l’intégrale de Notre mère la guerre offre aux regards un porche d’église tronqué que barre une poutre de bois : l’histoire s’ouvre ainsi sur une terre ravagée où tout vacille et s ‘écroule, même la maison de dieu. Plus d’idéaux ou de certitudes pour le narrateur principal du récit, le lieutenant Vialatte, le cogne, qui doit enquêter sur des meurtres mystérieux de femmes au front. Il est embarqué dans cette guerre dont il veut avec une certaine naïveté « prendre la mesure » ; lui qui a « étudié la guerre en romantique » découvrira qu’en vérité « on chie dans son froc » !

    Cette double page (planches 38 et 39 du tome 1) associe en un oxymore terrible les vers de Victor Hugo à la procession des hommes, des bêtes et des machines. Le découpage efficace rend palpable la lenteur des soldats, harassés et trempés comme le sol, le ciel, qui se délitent progressivement. Les touches de blanc mettent en lumière la pluie, les souffles des bouches ouvertes et les rares lumières des civils égarés dans la nuit.

    La première complainte est annoncée par une femme guerrière. Baïonnette à la main, elle monte à l’assaut de cette guerre nationaliste, sacrificielle. Farouche et fière, elle ploie pourtant ensuite vers la terre ; au début du deuxième tome, les obus, les balles emportent les hommes et les corps qui explosent littéralement en ce 8 janvier 1915, face à Perthes-Les-Hurlus, le secteur du bois jaune. La chair est à canon, envoyée au devant des mitrailleuses sans préparation par Joffre.

    La suite est une chute annoncée, l’allégorie guerrière ne serre plus dans ses bras que des corps inertes sous un drapeau en lambeaux avant de devenir elle-même un cadavre écartelé entre deux morts pourrissants… Le dernier tome se clôt sur le silence. Requiem, repos pour les âmes.

    Le travail de documentation et de recherche du scénariste et du dessinateur, loin d’alourdir le récit, permet de saisir le quotidien des personnages qui deviennent familiers au lecteur. Kris est habile à tisser des liens entre ces destins d’hommes et de femmes qui se révèlent au fil des complaintes, des saisons, des meurtres et des atrocités.

    On s’attache ainsi au caporal Gaston Peyrac et à sa section de repris de justice, Jojo, Le Goan ou Jolicœur qui écrit si bien des lettres d’amour ; des mômes trop jeunes pour faire des poilus.

    Kris s’est inspiré des carnets de guerre du caporal Barthas qui écrivit ses notes, au jour le jour, dans dix-neuf cahiers d’écolier, mais aussi de nombreux témoignages et des lettres envoyées aux familles… Il lui fallut ainsi plusieurs années pour bâtir cette histoire échappant aux clichés.

    Les croquis de Maël montrent comment, à partir de photographies ou de visites sur les sites, il a travaillé, s’attachant aux détails des vêtements, des postures…

    De l’histoire, des meurtres de ces femmes retrouvées dans les tranchées et des destins de Vialatte ou de Peyrac, nous ne dirons rien car c’est avec étonnement que l’on ferme les 280 pages de ces quatre complaintes.

    « Après le vacarme des cloches et des coups de clairon, alors ce fut le silence. »

    Une adaptation cinématographique est en cours : l’album a séduit le réalisateur Olivier Marchal qui cherchait depuis longtemps un projet liée à la première guerre mondiale.

    Véro.

    Lire la chronique illustrée : http://www.brestenbulle.fr/?p=16481