Hommage à Anne-Marie Garat

Hommage à Anne-Marie Garat

Telle une chamane des mots, Anne-Marie transmuait le monde en histoires.

"La femme de lettres, d’images et de combat hantée par les fantômes de son histoire et celle de son siècle est morte le 26 juillet à Paris.", titrait Le Monde
Oui, depuis le mardi 26 juillet 2022, Anne-Marie Garat nous a quittés. 
Depuis ce sombre jour, nous avons perdu l'une de nos plus grandes écrivaines contemporaines, essayiste éclairée et engagée mais aussi et surtout l'une des romancières majeures de la littérature française… Oui, nous avons perdu l'ardeur brillante et tourbillonnante d'une femme d'exception et de conviction, l'intelligence, la justesse et la fulgurance d'un esprit d'envergure universelle.
Depuis ce 26 juillet 2022, sa disparition reste inimaginable … Inimaginable tant l’ardeur, une énergie de vie déterminée et passionnée, animait Anne-Marie Garat, cette femme et autrice hors du commun dont j’ai eu la chance et l’honneur de connaitre l’amitié fidèle depuis 2001, depuis ce jour où elle entra pour la première fois dans la librairie Comme un roman ... tout près de laquelle elle habitait.
Ainsi, cela va sans dire, depuis le 26 juillet 2022, nous avons perdu une grande amie de la librairie.
Nous avons perdu un être cher.
Connaître Anne-Marie c’était d’abord connaitre son sourire, un sourire venu du cœur et de l’esprit, un sourire éclairant d’un trait plein et entier la vivacité ses grands yeux bleus Atlantique … Rencontrer Anne-Marie c’était rencontrer son élégance, sa douce et discrète féminité, c’était partager sa conversation enjouée, voire passionnée, engagée dont il est impossible d’oublier l’élan, la force de conviction et d’intelligence. Une conservation qui bien souvent bousculait l’ordre établi pour forer, ouvrir de nouvelles perspectives, explorer d’autres possibles, encore et toujours.
Et puis écouter Anne-Marie c’était se laisser ravir par son accent, un accent enchanteur qui la rattachait à sa région de naissance, la Gironde. Née à Bordeaux, Anne-Marie Garat a grandi entre le blayais et le médoc.
Une géographie humaine et physique, vécue et réinventée qui déjà empreigne son premier roman, L’homme de Blaye, paru aux éditions Flammarion en 1984, faisant référence à cette ville qu’elle voyait depuis la lucarne du grenier de la maison de sa mère située à Lamarque, rue des Calinottes … Blaye, cette ville citadelle, ville frontière construite de l’autre côté de l’estuaire de la Gironde, cette « ville d’en face » qu’elle rêve et qui l’inspire … On pense alors au Rivages de Syrtes pour le ravissement étrange de ses descriptions sensibles laissant sur la rétine du lecteur l’impression d’un monde- songe.
Dès lors, tout en enseignant la littérature et le cinéma, Anne-Marie ne cessera plus d’écrire et les prix de l’encourager, de la célébrer.
En 1987, « L’Insomniaque » (Flammarion), son troisième roman, remporte le Prix François-Mauriac de la région Aquitaine. « Aden » (Seuil) reçoit le Prix Fémina en 1992 ainsi que le Renaudot des lycéens. En 2000 « Les Mal Famées », aux éditions Actes Sud, est couronné du Prix Marguerite Audoux. En 2009 « L’Enfant des ténèbres » (Actes Sud), reçoit le prix d’Anna-de-Nouailles de l’Académie française. Enfin, « Le Grand Nord-Ouest » (Actes Sud) est honoré du Prix Franz-Hessel en 2018.
Durant sa carrière, Anne-Marie publiera plus d’une trentaine d’ouvrages, romans et essais. Et son écriture n’aura de cesse de déployer sa puissance, sa grande habileté à saisir dans la volute de ses phrases l’au-delà subtil et complexe des choses vues … Grande lectrice de Giono et de Victor Hugo, son écriture sera aussi celle de l‘ampleur romanesque.

A la librairie, à l’occasion de chacune de ses publications, autant que possible, nous recevions Anne-Marie Garat … A chaque fois nous retrouvions cette joie de la questionner sur sa création, de découvrir les ressorts de sa littérature intrinsèquement romanesque, d’évoquer ses imaginaires  si féconds. Durant des heures nous pouvions l’écouter, sa généreuse faconde alliée à l’intelligence de ses idées, la pertinence de ses visions passionnaient ses lecteurs.
Puis il y eut ce grand voyage en juillet 2015… Ensemble nous sommes parties dans le Yukon et en Alaska sur les traces des personnage de son roman   La source ( Actes-Sud). 
Me revient alors ce souvenir : Anne-Marie conduit la voiture louée et soudain sur la route qui mène vers l’Alaska, la voilà  prise de la fièvre de la route ! Elle ne veut plus s'arrêter, désire aller toujours plus loin, foncer encore et encore vers le nord, vers Le grand nord-ouest - titre du roman qu’elle écrira au retour de notre périple. Un périple qui entraînera sur les chemins de la ruée vers l'or et jusqu’à la cabane de Jack London dans laquelle Anne-Marie Garat restera longuement à tout détailler comme elle savait le faire : regarder attentivement, sensiblement le monde du visible pour y déceler l’invisible, le sacré afin de décrypter, déplier l’infinité des réels possibles, présents et passés.
Et puis encore ce souvenir là-bas dans le Yukon quand Anne-Marie a aperçu L'OURS, nous racontant ensuite l'animal, décrivant sa démarche souple, comme en suspens au-dessus du sol ... Anne-Marie ... Ses mots toujours si justes et si vivants, si précis et donnant à voir un réel souvent métaphorisé où venait éclore, en nos yeux, la beauté de ses visions.
Telle une chamane des mots, Anne-Marie transmuait le monde en histoires.

Et encore, là-bas, Anne-Marie, cette folle nuit,  loin, très loin au Nord du globe, où nous sommes restés à regarder le soleil ne jamais se coucher, toucher l'horizon pour rebondir aussitôt ...
Toucher l'horizon pour rebondir aussitôt : c’est ainsi que vivait Anne-Marie qui savait être au monde si pleinement et dans la toute générosité, la jouissance de l'instant fugace, de l'oiseau qui passe ...  Et c’est cela qu’Anne-Marie Garat a su nous transmettre à travers ses passions : la littérature certes, mais aussi le cinéma, l'image, la photo, l'histoire ... Anne-Marie a su nous transmettre sa fougue et son savoir si vaste par ses mots et par son art oratoire subjuguant car, il faut le savoir, Anne-Marie pouvait raconter de mémoire et durant des heures l’entièreté des Misérables ou bien du Comte de Monte Christo.
Et quand Anne-Marie évoquait l’énigme de" Rosebud" déployé dans le film d'Orson Wells, Citizen Kane, alors le mystère nous saisissait. Ainsi, comprenait-on que savoir ce qu'est Rosebud à la fin du film, n’aide en rien à percer le secret de Charles Foster Kane … Le mystère des existences ... Des Fantômes ...  Des familles ... Des enfances … Voilà qui habitait Anne-Marie, traversait, nourrissait ses œuvres et réflexions.
Sa littérature prenait-elle source là : au cœur de cette quête ?
Au cœur de ce profond mystère des vies vécues dont nous nous originons , que nous savons détenir sans pouvoir le connaître, seulement cesser peu à peu de l'ignorer.

Anne-Marie Garat, il y avait aussi ses révoltes, ses colères contre l'injustice et l'hypocrisie, contre le RACISME. Que ce soit contre l'esclavage ou le sort réservé aux peuples amérindiens.
Anne-Marie, qui bien souvent portait ses cheveux « en pétard », souriait lorsque l'on lui disait qu’elle avait un côté « punk ». Pourtant elle sera restée tout au long de sa vie une rebelle, passionnément éprise de justice et de loyauté.
Son dernier ouvrage, Humeur noire, l'écrit haut et fort.

Ainsi, sans toi, chère Anne-Marie, sans ta générosité, ta parole chantante aux éclats de clarté et de soleil, sans ta vision, ta pensée, ce monde est devenu sacrément bancal.
Il nous reste alors à lire, à suivre Gabriel Demarchy, Hélène, Lottie, Lorna Del Rio et tous les autres de ses  personnages ... Par eux, nous saurons demeurer avec toi, Anne-Marie, nous saurons ne jamais cesser de porter haut ton œuvre.    

Anne-Marie, avec TOI.