LE DOUBLE ASSASSINAT DE LA RUE MORGUE, SUIVI DE LA LETTRE VOLEE
EAN13
9782253082699
ISBN
978-2-253-08269-9
Éditeur
Le Livre de poche
Date de publication
Collection
LIBRETTI (31268)
Nombre de pages
90
Dimensions
18 x 11 x 0 cm
Poids
64 g
Langue
français
Code dewey
850
Fiches UNIMARC
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Le Double Assassinat De La Rue Morgue, Suivi De La Lettre Volee

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Double assassinat dans la rue Morgue1

Quelle chanson chantaient les Sirènes ? quel nom Achille avait-il pris, quand il se cachait parmi les femmes ? – questions embarrassantes, il est vrai, mais qui ne sont pas situées au-delà de toute conjecture.

Sir Thomas Browne2.

Les facultés de l'esprit qu'on définit par le terme analytiques sont en elles-mêmes fort peu susceptibles d'analyse. Nous ne les apprécions que par leurs résultats. Ce que nous en savons, entre autres choses, c'est qu'elles sont pour celui qui les possède à un degré extraordinaire une source de jouissances des plus vives. De même que l'homme fort se réjouit dans son aptitude physique, se complaît dans les exercices qui provoquent les muscles à l'action, de même l'analyste prend sa gloire dans cette activité spirituelle dont la fonction est de débrouiller. Il tire du plaisir même des plus triviales occasions qui mettent ses talents en jeu. Il raffole des énigmes, des rébus, des hiéroglyphes ; il déploie dans chacune des solutions une puissance de perspicacité qui, dans l'opinion vulgaire, prend un caractère surnaturel. Les résultats, habilement déduits par l'âme même et l'essence de sa méthode, ont réellement tout l'air d'une intuition.

Cette faculté de résolution tire peut-être une grande force de l'étude des mathématiques, et particulièrement de la très haute branche de cette science, qui, fort improprement et simplement en raison de ses opérations rétrogrades, a été nommée l'analyse, comme si elle était l'analyse par excellence3. Car, en somme, tout calcul n'est pas en soi une analyse. Un joueur d'échecs, par exemple, fait fort bien l'un sans l'autre. Il suit de là que le jeu d'échecs, dans ses effets sur la nature spirituelle, est fort mal apprécié. Je ne veux pas écrire ici un traité de l'analyse, mais simplement mettre en tête d'un récit passablement singulier quelques observations jetées tout à fait à l'abandon et qui lui serviront de préface.

Je prends donc cette occasion de proclamer que la haute puissance de la réflexion est bien plus activement et plus profitablement exploitée par le modeste jeu de dames que par toute la laborieuse futilité des échecs. Dans ce dernier jeu où les pièces sont douées de mouvements divers et bizarres, et représentent des valeurs diverses et variées, la complexité est prise, – erreur fort commune, – pour de la profondeur. L'attention y est puissamment mise en jeu. Si elle se relâche d'un instant, on commet une erreur, d'où il résulte une perte ou une défaite. Comme les mouvements possibles sont, non seulement variés, mais inégaux en puissance, les chances de pareilles erreurs sont très multipliées ; et dans neuf cas sur dix, c'est le joueur le plus attentif qui gagne et non pas le plus habile. Dans les dames, au contraire, où le mouvement est simple dans son espèce et ne subit que peu de variations, les probabilités d'inadvertance sont beaucoup moindres, et l'attention n'étant pas absolument et entièrement accaparée, tous les avantages remportés par chacun des joueurs ne peuvent être remportés que par une perspicacité supérieure.

Pour laisser là ces abstractions, supposons un jeu de dames où la totalité des pièces soit réduite à quatre dames, et où naturellement il n'y ait pas lieu de s'attendre à des étourderies. Il est évident qu'ici la victoire ne peut être décidée, – les deux parties étant absolument égales, – que par une tactique habile4, résultat de quelque puissant effort de l'intellect. Privé des ressources ordinaires, l'analyste entre dans l'esprit de son adversaire, s'identifie avec lui, et souvent découvre d'un seul coup d'œil l'unique moyen – un moyen quelquefois absurdement simple – de l'attirer dans une faute ou de le précipiter dans un faux calcul.

On a longtemps cité le whist pour son action sur la faculté du calcul ; et on a connu des hommes d'une haute intelligence qui semblaient y prendre un plaisir incompréhensible et dédaignaient les échecs comme un jeu frivole. En effet, il n'y a aucun jeu analogue qui fasse plus travailler la faculté de l'analyse. Le meilleur joueur d'échecs de la chrétienté ne peut guère être autre chose que le meilleur joueur d'échecs ; mais la force au whist implique la puissance de réussir dans toutes les spéculations bien autrement importantes où l'esprit lutte avec l'esprit.

Quand je dis la force, j'entends cette perfection dans le jeu qui comprend l'intelligence de tous les cas dont on peut légitimement faire son profit. Ils sont non seulement divers, mais complexes, et se dérobent souvent dans des profondeurs de la pensée absolument inaccessibles à une intelligence ordinaire.

Observer attentivement, c'est se rappeler distinctement ; et, à ce point de vue, le joueur d'échecs capable d'une attention très intense jouera fort bien au whist, puisque les règles de Hoyle5, basées elles-mêmes sur le simple mécanisme du jeu, sont facilement et généralement intelligibles.1 Paru en avril 1841 sous le titre « Murders in the rue Morgue » dans le Graham's Lady's and Gentleman's Magazine. Traduction de Baudelaire parue dans Le Pays en février et mars 1855.2 Citation tirée du traité sur la crémation Hydriotaphia : Urn-Burial (1658) de Sir Thomas Browne (1605-1682) : il s'agit des questions auxquelles l'empereur Tibère soumettait les grammairiens (voir Suétone, Vies des douze Césars, « Tibère », LXX). Médecin anglais cherchant à réconcilier science et religion, Sir Thomas Browne est aussi l'auteur de Religio medici (1642).3 En français et en italique dans le texte original. Sauf s'ils font l'objet d'une note, les autres mots en italique ne sont pas en français dans l'original.4 Poe dit littéralement « coup recherché », ce dernier mot étant en français et en italique dans le texte.5 Edmond Hoyle (1672-1769) est l'auteur d'importants traités sur les jeux de cartes.
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