Justice, une réforme manquée. Le chancelier Maupeou (1712-1791), le chancelier de Maupéou
EAN13
9782213642642
ISBN
978-2-213-64264-2
Éditeur
Fayard
Date de publication
Collection
NOUVELLES ETUDE
Nombre de pages
347
Dimensions
21 x 13 x 0 cm
Poids
474 g
Langue
français
Code dewey
944.035
Fiches UNIMARC
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Justice, une réforme manquée. Le chancelier Maupeou (1712-1791)

le chancelier de Maupéou

De

Fayard

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Chapitre premier

L'insupportable omnipotence

La veille de Noël 1770, sanglé dans son pourpoint de Cour qu'il ne revêt qu'aux grandes occasions, impassible comme il l'est en telles circonstances, depuis le temps qu'il est chargé des missions désagréables, le duc de La Vrillière, secrétaire d'État à la Maison du roi, remet au duc de Choiseul, qui gouverne la France depuis onze ans, sa lettre d'exil pour Chanteloup. L'ère Choiseul est terminée. Les rênes du pouvoir seront tenus par d'autres hommes qui les garderont jusqu'à la mort du roi.

L'ambassadeur d'Angleterre Horace Walpole, frère du fameux ministre de George Ier, qui se plaît tant en France et qui connaît bien notre pays, raconte par le détail le départ de celui que l'on croyait inamovible. Il s'exclame : « C'est une révolution ! C'est une nouvelle scène qui s'ouvre... » La prédiction devait se réaliser, c'est bien une véritable révolution qui va s'opérer en France durant les quatre dernières années du règne de Louis XV. Certains l'appelleront « la révolution Maupeou ».

Depuis le 3 décembre 1758, le duc de Choiseul a gouverné seul ; arrivé au pouvoir durant la guerre de Sept Ans, il l'a terminée dans des conditions peu glorieuses. Il a signé le traité de Paris, en 1763, qui ampute la France de la plupart des territoires qu'elle a découverts, conquis et colonisés. Sans émotion ni regret de ces pertes, il offre, sans y être obligé, à l'alliée de la France, l'Espagne, un immense domaine que les Anglais ont négligé, le sud de la Louisiane. Le duc est décidément un grand seigneur dans ses largesses.

Pour ce qui est de la politique intérieure, ses résultats ne sont pas meilleurs ; son unique théorie, son seul système, c'est de toujours aller dans le sens du courant, avoir constamment l'opinion publique pour soi, et protéger ceux qui la font : Versailles, Paris, les Grands de la Cour, et surtout les parlementaires, l'ensemble de ceux qui veillent jalousement à la conservation de leurs privilèges.

Choiseul gouverne avec les privilégiés, et lorsque, le jour de Noël 1770, il quitte Versailles pour Chanteloup, le tout-Paris va le saluer avant son départ ; chacun se fera une joie de fronder les ordres du roi en allant faire visite au prince déchu, qui désormais tiendra cour en son château. Bien sûr, cela ne durera pas longtemps, on connaît l'inconstance des Parisiens.

La façon de gouverner de Choiseul ne pouvait certes pas permettre de saines finances, et quand un État a des finances délabrées, c'est l'ensemble du pays qui en subit les conséquences.

Il est vrai que, lorsque Choiseul est arrivé au pouvoir les finances étaient déjà mauvaises. Les grands commis de l'État tentaient, dans la plus grande difficulté, de remplir leur tâche sans enthousiasme. Mais Choiseul avait eu onze années pour remettre de l'ordre dont sept années de paix, ce qui était rare sous la monarchie.

Choiseul ne chercha pas à préoccuper des détails financiers, peut-être parce que sa qualité de grand seigneur ne lui faisait pas considérer les problèmes d'argent comme essentiels, mais surtout parce qu'il comprit vite qu'aucune politique financière n'était possible en France car elle se heurtait toujours à l'opposition irréductible des parlements. De tout temps ceux-ci avaient décidé qu'ils étaient au-dessus du roi, détenteurs de la légitimité et n'avaient pas trouvé d'autre moyen pour s'imposer que de rejeter systématiquement toute décision fiscale pouvant venir du contrôleur général des finances, ce qu'on appelait les « édits bursaux ». Même durant la guerre de Sept Ans, ils ont refusé au gouvernement les ressources nécessaires pour la poursuivre. Choiseul, qui avait de par sa fonction et par la confiance du roi les moyens d'imposer sa volonté, n'en usa que rarement, préférant louvoyer, séduire et finalement s'incliner.

À son arrivée au pouvoir, Choiseul fait nommer un nouveau contrôleur général des finances, Silhouette. Cet homme intelligent et dévoué à l'État, prenant ses fonctions à cœur, osera désirer mettre la recette en équilibre avec la dépense ; il n'y a, pour cela, qu'un seul moyen que chacun admet parfaitement, avec la restriction que les nouveaux impôts doivent s'abattre sur les autres ! Les décisions du contrôleur général des finances, qui ont pris le nom d'« édits Silhouette », dès qu'ils furent connus, provoquèrent un tollé général dans tous les parlements ; de nouvelles taxes s'abattaient sur les laquais, chevaux, carrosses, galons, velours, soieries, étoffes d'or et d'argent, toiles peintes ; les droits de marque de l'or et de l'argent étaient doublés, d'autres créés à l'entrée du café et des fourrures, enfin le privilège de « franc salé » était supprimé. Le contrôleur général Silhouette dura à peine six mois ; Choiseul et ses amis avaient sans doute trop de laquais à leur service, tandis que les magistrats du Parlement et de la Cour des aides voulaient continuer « à saler leur soupe avec du sel franc de tous droits de gabelle ».
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