Le roman policier ou La modernité
EAN13
9782200344214
ISBN
978-2-200-34421-4
Éditeur
Armand Colin
Date de publication
Collection
DD.ANTI COLIN F
Nombre de pages
240
Dimensions
21 x 13 x 1 cm
Poids
273 g
Langue
français
Code dewey
843.087
Fiches UNIMARC
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Le roman policier ou La modernité

De

Armand Colin

Dd.Anti Colin F

Offres

© Éditions Nathan, 1992.

© Armand Colin, 2005

© Armand Colin, 2006, pour la présente impression

Internet : http://www.armand-colin.com

9782200273712 – 1re publication

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Romanciers français de l'instantané au XIXe siècle. Bruxelles, Palais des Académies, 1963.

L'Assommoir de Zola. Société, discours, idéologie. Paris, Larousse université, coll. « Thèmes et textes », 1973.

L'Institution de la littérature. Paris-Bruxelles, Nathan-Labor, coll. « Dossiers média », 1978.En collaboration avec le groupe µ :

Rhétorique générale. Paris, Larousse, coll. « Langue et langage », 1970.

Rhétorique de la poésie. Lecture linéaire, lecture tabulaire. Bruxelles, éd. Complexe, 1977.

LIVRE IUnité d'une histoire

Chapitre INaissance d'un genre

Apparue au milieu du XIXe siècle en tris littératures et en trois pays différents, le roman dit policier ou encore judiciaire a d'emblée été perçu comme formant un genre à part. À la faveur d'un succès de plus en plus grand et d'un renouvellement continu, il n'allait plus cesser de s'affirmer comme indépendant. Étroitement liée à celle de l'époque moderne, son histoire reste à écrire, son histoire sociale spécialement.

Le roman policier a occupé très tôt une région de la sphère littéraire que l'on peut qualifier de moyenne ou d'intermédiaire. Survenant dans la seconde moitié du siècle, il a même pris place entre ces deux « blocs » étanches que constituaient alors la production lettrée et la production populaire, atténuant quelque peu le hiatus qui existait entre eux. Ainsi, alors qu'il est l'œuvre d'écrivains non reconnus et qu'il ne prend pas rang parmi les formes reçues, il fait et fera partie des lectures d'un public cultivé qui tantôt le traite comme objet de divertissement et tantôt le compte, selon un usage plus ou moins détourné, parmi ses lectures avouables. Ceci pour indiquer qu'en dépit de la netteté apparente d'un statut, l'histoire du genre ne peut être abordée comme un phénomène simple.

Quant à la question des origines et des premiers développements, c'est d'une histoire double qu'il s'agit. Littéraire sans nul doute puisque le genre en cause, loin de représenter un phénomène isolé ou erratique, s'inscrit dans le jeu des transformations et aménagements du domaine des lettres. Mais sociale tout autant : au-delà de ce qui détermine toute activité esthétique, le récit d'enquête paraît bien répondre, par ses conditions de production, sa thématique et son élaboration formelle, à une attente collective spécifique.

On a généralement réduit la question des débuts du roman policier à un problème de paternité. Quel est le véritable inventeur du genre ? E. Poe aux États-Unis vers 1840 ? É. Gaboriau en France ou W. Collins en Grande-Bretagne vers 1860 ? Conan Doyle, en Angleterre encore, vers 1880 ? Ou même Gaston Leroux et Maurice Leblanc au début du XXe siècle ? Ces diverses hypothèses présupposent une génération spontanée de la forme nouvelle, une invention aussi soudaine qu'éblouissante. On dira plus justement que la naissance du roman policier se présente comme une formation par paliers, s'étageant sur trois quarts de siècle en plusieurs temps forts et progressant vers une définition et une autonomie de plus en plus accusées. Deux aspects du phénomène donnent un relief singulier à cette élaboration progressive : la scansion des temps forts en intervalles de 20 ans et l'oscillation de la courbe entre un pôle anglo-saxon et un pôle français. Au total, nous sommes devant un procès complexe, étalé dans le temps et l'espace et faisant interférer plusieurs littératures nationales selon un principe d'alternance. À tous égards, l'idée d'une origine unique et circonscrite ne résiste pas à l'examen.

Dès le romantisme, la thématique criminelle-policière se met en place et trouve une première expression esthétique. Dans ses fictions cultivées comme dans ses fictions populaires, la littérature romantique confère un profil moderne aux figures du malfaiteur et du justicier. Tout un pathos du bagnard et de l'inspecteur, du crime impuni et de la recherche d'identité, de l'erreur judiciaire et de la vengeance anime le drame et le mélodrame ainsi que les variétés du roman jusqu'aux Misérables de Hugo et aux œuvres de Dickens. Mais ces éléments demeurent disparates et ne laissent guère prévoir la forme structurée du récit d'enquête même si certains auteurs s'en approchent par accident comme le fait Balzac dans telle nouvelle (Maître Cornélius, 1832). Sans conteste, dans les trois nouvelles bien connues des Histoires extraordinaires, publiées aux États-Unis en 1841-42, Edgar Poe franchit un pas de plus et fixe un modèle narratif promis à un grand avenir. Encore qu'il ne soit qu'un brillant amateur, le Chevalier Dupin est bien le premier détective. Cependant, sous la forme que lui donne l'écrivain américain, le récit d'enquête n'est encore qu'en puissance le genre qu'il va devenir. Poe le traite dans le cadre restreint de la nouvelle, le tire du côté du fantastique et met tout l'accent sur un aspect partiel de l'énigme, son caractère d'exercice intellectuel. Au vrai, la littérature légitime n'est pas exactement le terrain adéquat au déploiement d'un genre qui va bientôt se définir par un double critère, la référence à une pratique sociale instituée (l'enquête de police) et la reproduction sérielle. Car là où cette littérature établit un système des genres, elle opte pour des critères de forme contre les critères de contenu. Pour elle, le roman policier ou le roman médical sont des références triviales, qu'elle refuse d'intégrer. Elle n'admet que de justesse une notion comme celle de roman régional. Par ailleurs, elle ne se reconnaît pas plus dans la série, si ce n'est de façon oblique. Ainsi les Rougon-Macquart de Zola éviteront d'avouer leur caractère répétitif pour se présenter plutôt comme une fresque, une vaste suite.

En fait, les conventions inhérentes au récit d'énigme, en voie d'élaboration chez Edgar Poe, destinaient le genre à se développer à l'intérieur du roman populaire et de ses conditions de production. Quelques années plus tard, ce roman va d'ailleurs reprendre et lancer la formule imaginée par l'auteur américain. S'agit-il même d'une reprise ? Les premiers écrivains policiers se pensent comme les continuateurs immédiats des grands feuilletonistes tels que E. Sue ou A. Dumas. Émile Gaboriau en France, Wilkie Collins en Angleterre sont encore des auteurs de feuilletons, héritiers visibles de la génération précédente, en même temps qu'ils sont déjà des auteurs policiers. C'est que le roman populaire, ce « roman à mystères », portait déjà en lui la plupart des constituants du récit de police. Et si celui-ci est bien un dérivé de celui-là, le rôle de la trouvaille de Poe fut d'être un incitant extérieur agissant sur une classe de textes qui s'est développée selon sa propre logique. Uri Eisenzweig rappelle d'ailleurs que le public français et Gaboriau lui-même connurent d'abord le Double Assassinat dans la rue Morgueà travers des adaptations journalistiques qui ne retenaient pas le nom d'Edgar Poe et étaient « accommodées en fonction du goût du public populaire pour la littérature dite "judiciaire"1 ».

Un moment se détache de la sorte, qui correspond aux années 1860 en France et en Grande-Bretagne. Palier décisif qui voit s'ébaucher le roman semi-populaire de détection par une conversion significative de divers éléments du premier feuilleton. Palier marqué, chez différents auteurs, par des tâtonnements et des compromis stylistiques hautement significatifs. C'est ce palier et ce moment qui seront ici évoqués pour ce qu'ils ont précisément de transitoire. On s'attachera pour l'essentiel à Émile Gaboriau et à la situation française. La même analyse pourrait être conduite à propos de l'œuvre de Collins, ce disciple de Dickens dont La Pierre de lune est un remarquable équivalent britannique des romans dont nous allo...
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