Jostein

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Lectrice passionnée, mariée, mère de trois adolescentes. J'aime surtout les romans contemporains et je lis quelques bons policiers.

Tout un monde lointain
20 septembre 2017

Belle balade à Roquebrune-Cap-Martin

Tout commence par une scène bucolique dans une prairie, une très jeune enfant court dans les bras d’un homme torse nu. Depuis quelques temps, ces bribes de jeunesse viennent hanter les rêves de Greco.
Ludmila Grecovskaya, dite Greco, est une designer à la retraite. Dame élégante et raffinée, elle a côtoyé le monde de l’art et en garde une certaine grâce et nostalgie. Elle passe quelques jours dans sa maison de Roquebrune-Cap-Martin. Chaque matin, elle fait une longue promenade sur le sentier des douaniers et s’arrête quelques instants devant la villa E1027. Elle veille sur cette maison, construite par son amie Eileen Gray ( designer anglaise 1878-1976), à l’abandon depuis la mort violente de son propriétaire. Dès que les problèmes de succession seront réglés, son avocat a pour mission de lui acheter.
Mais un jour, elle constate que les scellés ont été brisés et qu’un couple de jeunes gens s’y est installé. Elle s’immisce alors dans leur intimité, les invite à découvrir la région, à partager ses plaisirs quotidiens et profite ainsi de cette maison qui reste pour elle comme un musée de sa jeunesse.

Louison et Tessa, étudiants dans un centre chorégraphique, ont l’insouciance de la jeunesse.
Ils savent l’écouter et Greco sait accepter leur folie. Une tendre complicité s’installe, faisant oublier à la vieille dame les inhibitions, la fragilité, les signes de la vieillesse, la réconciliant avec sa propre jeunesse, « le temps dont elle avait senti intérieurement la survivance. »

Intéressés par le monde de la danse, les deux jeunes gens amènent progressivement Greco à retrouver la mémoire de Monte Veritá, lieu proche du lac Leman où vivait une communauté d’artistes utopistes, intellectuels et naturistes.

Dans une langue simple mais très descriptive, Célia Houdart m’a transportée dans son univers, touchée par la fragilité de Greco, allégée par le côté bohème du couple de jeunes gens, séduite par les paysages de ce site exceptionnel au gré des balades de la vieille dame. Indéniablement, l’auteure crée un environnement chaleureux, sensuel qui donne alors de la puissance à une histoire effleurée toute en nuances.

Sous le ciel qui brûle
6 juillet 2017

Sauvé par la poésie

Tuân se promène dans la forêt de Chantilly , paysage cher au cœur de Gérard de Nerval, son poète préféré. Il cherche les premières jonquilles ou le fantôme d’une jeune fille. Ces paysages qu’il a tant lus le replongent dans son enfance.

Ce vietnamien est arrivé en France en septembre 1968, lourd de nombreux deuils qui ont jalonné sa vie. Né près de Hué, ancienne capitale impériale du Vietnam, il vit à Shui avec toute sa famille, grand-père, oncles, tantes et cousins. Ses parents sont massacrés par des voleurs alors qu’il n’a que cinq ans. L’enfant s’attache alors à son grand-père et se laisse bercer par les contes enfantins d’auteurs français. Même si certains le jugent « traître à son pays », Tuân aime particulièrement la langue française.
À la mort de son grand-père, il se rapproche de sa tante, mariée très jeune à un fils de famille aisé qui passe sa vie loin de son foyer et s’engage dans la lutte armée auprès des Viet-minh.
Au printemps 1954, cet oncle emmène toute sa famille dans la zone de combat du Nord. La séparation avec sa tante et surtout sa jeune cousine avec laquelle il partageait ses lectures fut un traumatisme pour Tuân. C’est à cette période qu’il trouve refuge dans la nature et dans l’écriture de poèmes.
« Au nord s’installa un régime communiste qui mit au pas toute la société à travers une révolution prolétarienne qui s’imposa par la violence. Au sud, le gouvernement libéral ne parvint pas à instaurer la démocratie promise. »

Tuân part à Saïgon pour suivre des études en lettres françaises. Afin de gagner un peu d’argent, il travaille pour une veuve française qui le pousse davantage vers la culture française et l’écriture.
« Le monde serait meilleur si les hommes qui avaient écrit un jour des poèmes n’avaient pas cessé de le faire. »
Alors que l’autel des ancêtres s’agrandit avec la mort de sa tante et sa cousine, Tuân va vivre l’enfer en cette nuit du Têt lors de l’offensive nord-vietnamienne sur Hué.
Seuls les vers d’un poème de Rimbaud le tiennent en vie en cette nuit d’horreur.

Une fois en France, Tuân se ressource dans les paysages de Nerval. La nature et l’écriture apaisent son sentiment de culpabilité, ses pensées suicidaires.
« Mais ce fut aussi en France qu’il découvrit à quel point il aimait son pays, autre paradoxe incompréhensible des exilés. »

Avec ce texte assez lent mais lyrique, Hoai Huong Nguyen dresse un portrait du Vietnam des années 40 à 70. Elle partage aussi les traditions familiales de ce pays, la luxuriance des paysages notamment avec la visite de la Citadelle impériale. Avec la magie des mots, de la poésie, les parfums de la nature, l’auteur apaise les souffrances d’une horrible guerre. C’est un texte en ombre douce avec un personnage marqué par le deuil mais sauvé par son amour des lettres françaises. La langue de l’ennemi est aussi la langue des Lumières. Tuân a été bercé par l’exotisme des contes français, porté par la poésie de Nerval. Le courage de survivre ne peut se trouver que dans les paysages nervaliens chers à son cœur.

Les Pêcheurs

Éditions de L'Olivier

21,50
3 mai 2016

L'éclat de la fraternité

C’est à Akure, petite ville de l’ouest du Nigeria que vit le narrateur, Ben, jeune garçon de neuf ans. Sa famille est relativement aisée car son père, Eme, travaille à la Banque centrale du Nigeria.
Lorsque le père est muté à Yola, ville situé au Nord à quinze heures de route, la mère peine à maintenir l’éducation stricte de ses six enfants. Les quatre garçons plus âgés ( Ikenna, 15 ans, Boja, 14 ans, Obembe, 11 ans et Ben) désobéissent en allant pêcher avec leurs copains dans le Omi-Ala, fleuve autrefois considéré comme un Dieu devenu aujourd’hui un lieu dangereux et malsain. La sanction du père, de retour pour le week-end sera lourde. Ikenna, l’aîné et le guide de ses frères sera le plus lourdement fouetté.

« D’un autre côté, je veux que vous sachiez, tous autant que vous êtes, que, même, si ce que vous avez fait était mal, cela prouve une fois de plus que vous avez le courage de vous lancer dans des entreprises aventureuses. Cet esprit aventureux, c’est l’esprit des vrais hommes. C’est pourquoi, à dater de ce jour, je veux que vous canalisiez cet esprit vers des entreprises plus fécondes. Je veux que vous soyez des pêcheurs d’un autre ordre. »
Eme, père autoritaire a toujours souhaité une éducation occidentale pour ses enfants, souhaitant les envoyer étudier chez un ami au Canada. Les aînés doivent être des exemples pour leurs frères et sœur. C’est ce qu’a toujours ressenti Ikenna jusqu’au jour où il croise Abulu, un mendiant prophète un peu fou qui lui annonce qu’il sera tué par un pêcheur. « Ikena, tu mourras comme meurent les coqs. »
Cette prophétie distille la peur dans l’âme d’Ikenna.
« J’ai entendu dire que lorsque la peur prend possession d’un cœur, la personne s’en trouve amoindrie. On aurait pu le dire de mon frère, car, lorsque la peur prit possession de son cœur, elle le dépouilla de bien des choses: sa sérénité, son équilibre, ses relations , sa santé, et même sa foi »
Le garçon devient rebelle, violent. Il abandonne la religion et rejette désormais son frère Boja qu’il aimait tant. La fratrie, pourtant très soudée par différents événements politiques communs, des jeux d’enfants, des liens fraternels solides vole en éclats.
Je ne souhaite pas trop en dire sur l’intrigue que vous découvrirez avec les réactions de chaque personnage au travers des yeux de Ben. Mais, une chose est certaine, avec ce sens de la tragédie, ce pouvoir romanesque et l’exotisme de l’ethnie igbo à laquelle appartient l’auteur et les personnages, vous serez happés par cette vibrante histoire.
« La haine est une sangsue. Cette créature qui vous colle à la peau, se nourrit de vous et vide votre esprit de sa sève. Elle vous transforme, et ne vous laisse pas avant d’avoir aspiré votre dernière goutte de paix. Elle s’accroche à la peau, s’enfouit toujours plus profond dans l’épiderme, au point que l’arracher vous déchire aussi la chair, et que la tuer, c’est vous flageller. »

Avec ce roman fort sur la fraternité, Chigozie Obioma, jeune auteur de 29 ans fait une très belle entrée sur la scène littéraire internationale.

Roman

Lê, Linda

Bourgois

20,00
22 février 2016

Obsession de l'âme soeur

Ce livre aurait dû être dédié «aux déjantés qui n’en mènent pas large.»

L. a frôlé la mort suite à une rupture d’anévrisme. Elle subira deux embolisations mais s’en sortira indemne sans aucune séquelle intellectuelle. Sauf peut-être une part d’elle-même qui meurt.
Écrivain, elle vit avec B., un peintre très cartésien qui ne veut pas entendre ses souffrances au sujet d’un frère mort à la naissance. Toutefois, ce «sans-nom» a toujours hanté L., elle n’a de cesse de le retrouver dans chaque homme qu’elle aime.
Et c’est peut-être en Roman qu’elle trouve quelqu’un susceptible d’entrer dans sa fiction.
Ce jeune homme, né à Montevideo d’une jeune fille abandonnée par son amant marié et morte en couches, a été élevé à Paris par une famille française aisée. Ce pays de naissance qu’il ne veut pas connaître est pour Roman une fêlure qui brise son âme.
«Sa vie avait commencé le jour où il s’était pris de passion pour les livres et n’avait plus eu pour horizon qu’une certaine littérature, celle, âpre, des écrivains qui ne mâchaient pas leurs mots, celle poignante de ceux qui cherchaient leur chemin dans la mélancolie, des auteurs qui pourtant ne manquaient pas d’humour noir.»
Quand il découvre les livres de L., il se reconnaît en ses personnages et commence à écrire à l’auteur. S’en suivent une correspondance soutenue et une longue amitié. C’est Roman qui fera découvrir à L. «les aimantes inouïes» que furent Taos Amrouche, Catherine Pozzi et Camille Claudel. Trois femmes amoureuses de grands hommes égocentriques (Jean Giono, Paul Valéry et Rodin) étouffées par leur passion amoureuse et qui resteront toujours des clandestines.
Roman, cet inconsolé, parle à la face nocturne de L.. Il sait comprendre ce qu’elle écrit et peut aller jusqu’à jouer la figure du frère perdu. B., s’il en avait su davantage sur Roman, l’aurait éloigné de
«L. se trouvait aussi prise entre, d’un côté, un cartésien qui ne manquait jamais de rappeler à quel point il se différenciait de ceux qu’il nommait les illuminés, faute d’un qualificatif plus désobligeant, d’un autre côté, un imaginatif qui voulait toujours aller voir ce qui se passait au-delà du visible, s’exposant de cette manière au danger de ne plus savoir quel chemin emprunter pour revenir parmi les siens.»
Si B. Est aussi un exilé, il n’en tire aucun regret. L., non plus n’a pas le mal du pays qu’elle a quitté à l’âge de onze ans. Seul Roman en refusant d’entendre parler de Montevideo, en reniant Paris et en allant chercher la sérénité en Asie erre à la recherche de lui-même.

Linda Lê, vivant en France depuis ses plus jeunes années, tout comme sa narratrice, sait manier la langue française et joue avec l’ «Idyllique Royaume des Mots» que lui suggère l’IRM subie à l’hôpital. Elle sonde l’âme de L., cette jeune femme meurtrie par l’absence d’un frère, qui vacille d’homme en homme à la recherche de son double. Si fidèle au fonctionnement d’une âme perturbée, les pensées reviennent en boucle entre le cartésianisme de B. qui refuse de tomber dans les errements de sa femme et la fragilité mentale de Roman si proche de L. mais si dangereux pour son état mental.
Heureusement, les échappées sur les « aimantes inouïes » permettent parfois de sortir de cette boucle obsessionnelle qui frôle souvent la répétition

Nous, Louis, Roi
18,00
4 novembre 2015

Un roman fort, historique et universel

Mon avis :
Eve de Castro m’a initialement séduite avec Le peseur d’âmes, une atmosphère sombre dans les faubourgs de Saint-Pétersbourg et des personnages énigmatiques. J’ai ensuite retrouvé la force et la liberté d’expression de l’auteur avec une histoire passionnelle, Cet homme-là. Depuis, je sais que l’auteur correspond à mon univers. Le roi soleil est dans ma PAL et je viens d’avoir l’occasion de découvrir Nous, Louis,roi.

Nous connaissons tous le roi Soleil ( nous fêtions en août dernier les 300 ans de sa mort) mais peut-être pas à quelques jours de sa mort, alors qu’il agonise d’une gangrène de la jambe.
En quelques pages, l’auteur nous dévoile un homme pour qui le pouvoir est devenu nécessaire. » Régner n’est pas seulement un métier et un plaisir. C’est un devoir, le plus pressant des devoirs. » On retrouve alors ce qui motive, séduit n’importe quel dirigeant. Le roi est un acteur permanent qui doit prouver au peuple sa vigueur, son dynamisme.
» En soixante-trois ans de règne je n’ai pas connu un jour sans que le souci de l’État occupe mes pensées, mais je n’ai jamais souhaité d’autre métier. Régner, c’est avoir les yeux ouverts sur toute la terre. Apprendre à toute heure les nouvelles de toutes les provinces et de toutes les nations, le secret de toutes les cours, l’humeur et le faible de tous les princes et de tous les ministres étrangers. Être informé d’un nombre infini de choses qu’on croit que nous ignorons. Pénétrer ce que nos sujets nous cachent avec le plus grand soin. Découvrir les ambitions les plus tortueuses de nos courtisans, leurs intérêts les mieux dissimulés. Ce pouvoir-là donne du plaisir. Un plaisir plus vif que celui qu’on prend auprès des dames, plus vif qu’un long galop dans la forêt, plus vif que l’hallali du cerf, plus vif même qu’une voix angélique chantant des motets italiens. »
Grisant, le pouvoir, difficile d’y renoncer…
Cette réflexion hors du temps sur l’humanité qui se cache derrière un roi, se glisse entre les rappels rapides de la vie de Louis XIV ( sa naissance, son début de règne avec Mazarin, ses femmes et maîtresses, ses proches comme Lully mort lui aussi de la gangrène, ses campagnes, sa succession) et surtout l’état aléatoire de la médecine de l’ époque.

« Nous, Louis, roi, voulons et ordonnons » Au cours de ces dix-sept jours avant la mort, Louis se dépouille petit à petit de son habit et de ses obligations royales tout en y faisant le plus longtemps face avec courage pour devenir cet homme qui fait le bilan de son règne. » J’ai défié mon créateur » et celui-ci s’est vengé sur la France et a décimé la famille royale.