Eric R.

par (Libraire)
19 août 2021

Bouleversant et éreintant

C’est un des faits divers les plus insensés de la 2e moitié du 20ème siècle et pourtant il est passé peu à peu à la trappe de l’Histoire. Un garçon de 11 ans le petit Luc Taron est enlevé à Paris un soir de printemps 1964 après son retour de l’école. On retrouve son corps le lendemain dans une forêt de banlieue. Pendant plusieurs semaines un obsédé égotiste va adresser des messages sordides de revendication à toutes les formes de média. La légende de « L’Etrangleur », alors qu’aucun étranglement n’eut lieu, est en train de naitre. Un homme va être arrêté. Il s’appelle Lucien Léger, pose souvent avec un regard sardonique et deviendra le prisonnier français le plus longtemps reclus. Fin de l’histoire. C’est clair, net et précis. Circulez y’a rien à voir sauf si Philippe Jaenada décide un jour de replonger dans les documents de l’époque, de se rendre sur les lieux incriminés, de reprendre toute l’histoire depuis le début. Et tout devient alors complexe. Plus rien n’est clair, net et précis. C’est que la vie est faite d’illusions, d’a priori, de bassesses. Et les Hommes peuvent être parfois des monstres. Surtout au printemps.

Avec la Petite Femelle consacrée à l’assassine Pauline Dubuisson, puis surtout avec La Serpe où près d’un siècle plus tard, il parvient à la manière d’un Cluedo à découvrir le véritable assassin de la famille Girard, Philippe Jaenada nous a habitué à son travail d’investigateur, qui ne se contente pas des images de façade. On se dit qu’avec son embonpoint, ses problèmes de santé dont il nous donne le détail avec humour, il va, laborieusement assis à son bureau comme un modeste fonctionnaire gratte-papier, creuser à nouveau toutes les archives possibles et renverser 80 ans plus tard l’histoire déjà écrite et classée. Et on a tort.

Cette fois-ci au terme de ce pavé de 749 pages, on n’est certain que d’une seule chose: la multiplicité des monstres qui se rangent dans toutes les catégories sociales. Contrairement à La Serpe, l’auteur ne conclue pas son enquête avec une solution à lire à la dernière ligne de la dernière page. Petite frustration mais qu’importe. Comme toujours avec Jaenada, l’essentiel est ailleurs. Grands bourgeois et petits domestiques chez les Girard, on rentre cette fois ci dans un appartement de la classe populaire de ces années qui vont bientôt devenir les Trente Glorieuses. Cela sent l‘arrivée du frigidaire, l’achat de la prochaine voiture et les secrets dissimulés de chambre à coucher. Le fait divers raconte une époque, comme un miroir sociologique. Avec le meurtre du petit Luc ce sont les années du gaullisme qui ressurgissent, le fonctionnement des médias bien avant les chaines d’infos en continu.

Pourquoi le nier, le lecteur prend plaisir à cette enquête fouillée comme dans un véritable polar avec ses suspects, ses fausses pistes, ses bons et ses méchants. Comme dans ses ouvrages précédents, Jaenada nous renverse à mi parcours. Une première partie où tout est clair. Et brusquement, avec un éclairage différent, on reprend depuis le début et tout se complique nous laissant en état d’apesanteur. On devient voyeur, curieux des maléfices de l’âme humaine et surtout on se prend à douter de l’amour d’un père, de la sainteté d’une mère, d’un sourire sur une photo. L’humour noir assumé permet même parfois de sourire, aide à se dire que l’imagination humaine n’a pas de limites sauf celle de l’écriture qui de parenthèses en parenthèses, elles mêmes à l’intérieur de parenthèses, vous incite à peu de condescendance envers les acteurs.

Tous étant décédés, Jaenada peut se permettre de leur tailler de sacrés costards, comme ceux d’avocats de renommée nationale plus préoccupés de leurs états d’âme que de la vérité. Ou encore d’enquêteurs, qui ne retiennent comme dans le Pull Over Rouge de Ranucci que les éléments à charge. Justice, média (déjà), police, gendarmerie, opinion publique sont, par leur médiocrité, leur lâcheté, leur indifférence, les révélateurs d’une société qui aspire alors à la prospérité et à la joie de vivre. L’auteur montre une nouvelle fois que crier avec la meute, sans recul, dans l’immédiateté de l’horreur, est dangereux et malsain. Une vieille leçon à répéter sans cesse à l’ère des réseaux sociaux et de l’info spectacle en continu.

Eric

par (Libraire)
19 août 2021

Déconcertant

13 février 2013, 13 rue de l’Eternité à Dinan, Bretagne. Une heure du matin. Un jeune homme de 18 ans se « suicide » lors d’une altercation avec trois gendarmes. Le jeune homme était appelé « Bélhazar.
Ensuite:
l’avocat, chargé par la famille de comprendre cette tragédie, se suicide lui même.
Un jeune présent lors de l’algarade est interné en hôpital psychiatrique.
Un des trois gendarmes intervenants lors de l’opération nocturne se pend.
Le nouvel avocat est tué le 13 novembre 2015 lors des attentats du Bataclan.
Voilà pour les faits.

Jérôme Chantreau, écrivain et enseignant a connu dans son établissement Bélhazar et il a enseigné à Dana, autre élève, décédée de maladie. Deux adolescents morts, deux injustices auxquelles l’auteur ne peut se résigner. Alors avec l’accord des parents, l’écrivain va partir sur les traces de Bélhazar pour chercher la vérité, les incohérences dans le discours d’une justice et gendarmerie alliées et porteuses d’une version peu crédible des faits. A priori. Jérôme Chantreau quitte son Pays Basque pour une enquête bretonne.
On se met alors à penser aux livres remarquables de Bruno Masi « 8 kilomètres ») ou à l’exceptionnel « Laetitia » de Jablonka, récits qui, si ils enquêtent sur un fait divers pour en comprendre la signification, ont pour objectif majeur de restituer la mémoire de la victime. C’est bien de cela qu’il s’agit ici et rapidement l’enquête journalistique va disparaitre au profit de la recherche de ce singulier adolescent qu’est Bélhazar au long d’une quête métaphysique étonnante.
Jérôme Chantreau est lui aussi, à sa manière, différent et c’est à une véritable introspection qu’il se livre en rencontrant Armelle, une mère en guerre, et Yann un père, apaisé. Il mêle dans un récit onirique le Destin, le Hasard qui touchent chacun des intervenants à ce drame, y compris sa vie personnelle comme chamboulée par l’écriture mortifère de son texte. Pas d’enquête sur les témoignages, les procédures, la reconstitution des faits mais simplement la volonté de rentrer dans la tête d’un adolescent différent.

L’originalité du texte réside dans cette tentative d’approcher ce jeune homme passionné d’armes, de récits de la guerre 14, à la recherche de souvenirs et de liens familiaux anciens. Les retrouvailles sur les lieux privilégiés de Bélhazar sont essentiels. Accompagné d’une volubile lapine blanche, Marguerite, on entre dans un univers à la Lewis Caroll. Comme Alice, on traverse le miroir pour pénétrer dans les légendes celtiques, avec Renard Malveillant ou Tireur convivial dans le labyrinthe de la Porte des Etoiles. Peu importent les circonstances du drame, les faits. Bélhazar porte sur lui une arme, il a rédigé quelques semaines avant, une forme de testament, mais ce qui compte c’est la psyché de l’adolescent, ce qui se cachait derrière un long manteau de cuir et un regard qui semblait porter au delà de l’horizon. Avec lui, on perd pied. Nous ne sommes plus dans la réalité mais dans le monde inventif, imaginaire d’un jeune homme qui parle avec une lapine, qui lui répond et lui sert d’interprète.

Etrange jeune homme pour un étrange ouvrage qui mêle la réalité à une fiction personnalisée mais qui finalement permet à un adolescent disparu de se maintenir dans l’esprit de ses parents, acteurs essentiels de ce texte, et dans celui du lecteur.

Eric

par (Libraire)
19 août 2021

Un texte haletant

Coulibaly est un grand coureur de 400 mètres. mais aussi un voleur.
"Vainqueur le jour, voleur la nuit". Mathieu Poulain utilise la littérature du réel pour raconter, après deux années de parloir, cette double vie exceptionnelle, et nous interpelle sur l'utilité de la prison comme unique solution à la délinquance.

Magnifique.

Eric

Toumany Coulibaly. Si vous fréquentez les pages du journal l’Equipe, ce nom vous évoquera peut être celui d’un athlète. Un coureur de 400 mètres, champion de France en salle en 2015. Mais lecteur du Parisien, du Figaro, ce nom a fait aussi partie de vos lectures. Dans la rubrique des faits divers. Athlète et escroc, surdoué physiquement et voyou impénitent, le licencié au club de Montgeron a mené pendant des années, conjointement, une vie d’athlète de haut niveau et une vie de malfrat. Le soir de son titre national, il braque une boutique de téléphones mobiles. Mathieu Palan, journaliste, amoureux de sport, enquêteur dans un service de la protection judiciaire de la jeunesse, originaire de la même région parisienne, est interpellé par la trajectoire du sprinter. Il le contacte en prison et pendant deux ans de chaque côté du parloir, deux hommes vont apprendre à se connaître. L’un est devenu délinquant. Pas l’autre. Pourquoi? Question majeure qu’au cours de ce récit, le journaliste va déployer sous toutes ses facettes comme dans un miroir inversé.

« L’enfermement, l’amitié et la délinquance, pourquoi certains s’en sortent et d’autres pas. J’ai longtemps tourné autour de ces obsessions ».

Coulibaly concentre sur son histoire l’ensemble de ces questions. D’origine malienne, cinquième enfant d’une famille qui en comptera dix-huit, il vole à âge de six ans, une Gameboy, premier larcin d’une longue série qui le mènera en prison plusieurs années plus tard. L’ambivalence est omniprésente dans l’histoire personnelle de l’athlète qui dit de lui même « En fait j’ai un aspect positif en apparence mais assez négatif derrière » et dont une forme de schizophrénie l’incite à être « vainqueur le jour, voleur la nuit ». Mathieu Palain raconte objectivement cette double vie qu’il confronte à l’entourage de l’athlète: Jean-Michel Regain, son premier coach, Leslie Djhone, Patricia Girard mais aussi la présidente de son club, Anne.
Le journaliste décrit minutieusement et chronologiquement ces années de paradoxe. Avec lui, on suit cette descente aux enfers et avec l’auteur on se prend d’affection pour le futur champion annoncé qui précise qu’il a «plus d’adrénaline quand les flics me courent après qu’en remportant un 400 mètres ». On pénètre un univers mental désarmant par sa gentillesse, sa naïveté, mais aussi peut être par son cynisme. Désorienté Mathieu Palain doit à son tour se blinder, lui à qui les psys disent «protégez vous ».

S’interrogeant sur son travail, sur les conséquences de ces rencontres hebdomadaires qui lui seront finalement interdites par l’administration pénitentiaire craintive, l’auteur met en perspective le rôle de la prison avec toutes les enquêtes qu’il a menées préalablement aux Etats-Unis comme en France. L’univers carcéral le fascine, intrigué par l’existence de ces êtres qui, vivants, sont hors la vie.

A la manière de cette littérature du réel mise en évidence par Emmanuel Carrère, Yvan Jablonka ou encore Florence Aubenas, Mathieu Palan, dont le père était éducateur, dissèque cette absence d’existence en milieu carcéral, examine l’utilité, la pertinence des maisons d’arrêt. Il prolonge ici les thèmes déjà développés avec talent dans son premier roman « Sale gosse »: comment empêcher le destin tracé de se répéter, de grandir sans revenir à la case cité ou prison? Cette prison que Coulibaly dit fuir et s’engage des dizaines de fois à ne plus retrouver. En vain.

Eric

19,99
par (Libraire)
19 juillet 2021

Une performance

42,195 km en deux heures pour le recordman du monde, en trois heures pour des athlètes confirmés, en quatre heures et plus pour les amateurs. C’est long un marathon, c’est le temps libre offert à toutes les pensées, à la vacuité des minutes qui s’égrènent comme à la concentration de l’effort à tenir. Mettre en bande dessinée cet espace temporel si particulier où le même geste est mille fois répétés, avec pour seul horizon cette ligne au sol qui trace le parcours parfait, est une véritable gageure. Nicolas Debon l’a relevé pour le premier ouvrage majeur de sa jeune carrière. Ce n’est pas un des cinq marathons qu’il a parcourus qu’il met en image mais un marathon olympique immortalisé par une photo culte qui illustre toujours les Jeux d’Amsterdam en 1928: un petit homme nord africain avec le dossard 71 pénètre dans le couloir d’un stade. Son short est ample, sur son maillot trône le coq gaulois, son visage est impassible et derrière lui un homme enthousiaste lève haut le bras sur son passage. Le futur vainqueur s’appelle El Ouafi. Français, il est né aux portes du Sahara algérien. Le supporter est Louis Maertens. Ancien coureur devenu journaliste il va raconter cet exploit. C’est de son récit que va s’inspirer l’auteur pour réaliser cette BD étonnante.

Debon adopte un point de vue cinématographique. De nombreuses pages sont muettes comme des plans d’ensemble magnifiques, d’autres avec des pages de huit cases, voire douze, brisent le rythme et accélèrent la course.
C’est une voix « off » qui accompagne les foulée des athlètes permettant de multiplier les points de vue tantôt intime, tantôt historique, tantôt sportif. On devine l’énorme travail de documentation nécessaire pour mener ce récit porté bien entendu par l’origine nord africaine de l’athlète français, manoeuvre aux usines Renault de Boulogne Billancourt.

A la fin de l’ouvrage une double page documentaire fournit d’intéressants compléments sur l’évènement et la vie de Boughera El Ouafi, qui se terminera misérablement. On y découvre notamment une photo des quatre participants français avant le départ. Étrangement le futur vainqueur semble un peu à l’écart. Et l’annonce d’un autre français d’Algérie, Alain Mimoun, vainqueur du marathon de Malbourne en 1956. Comme un passage de témoin avant l’indépendance de l’Algérie.

Eric

par (Libraire)
1 juillet 2021

NAISSANCE D'UN ECRIVAIN

Ils sont trois. Ils sont odieux. Bêtes. Pervers. Irrécupérables. Insondables. Malades. Ils sont tout cela. Ou peut-être pas. Comment savoir quand on touche le tréfonds de l’âme humaine. On peut leur donner trois noms, pour tenter de les rendre moins irréels. Il y’a Ka « formé comme au sortir du moule. Angles. Lignes. Angles ». Il y’a Ron, monsieur Ron, « ventre rebondi » aux « globes oculaires qui tournent dans les orbites ». Et enfin Monsieur Petit parce qu’il n’est pas grand. Ces trois là se retrouvent dans le prétoire d’une Cour d’Assises, devenu le temps d’un procès le théâtre des horreurs et des paumés. Avec leurs mots à eux, ils dévient la trajectoire des phrases, du vocabulaire pour tenter d’atténuer leur absence totale d’humanité. Ils ont fait à un homme, Vouté, ce qu’il est inconcevable de faire et l’ont torturé jusqu’à la mort. Pour sauver l’honneur de sa petite amie, pour quelques grammes de coke, pour rien. Dimitri Rouchon-Borie est dans la salle d’audiences. Il écoute, il écrit. C’est son métier puisqu’il est chroniqueur judiciaire au Télégramme. Il publie son compte rendu étoffé en 2018 et l’intitule simplement « Au Tribunal » (Manufacture des Livres).

Mais depuis le journaliste a osé quitter le réel pour la fiction et son roman, l’un des plus remarquables des derniers mois, « Le Démon de la colline aux loups » (Le Tripode), lui a ouvert un autre univers, celui de la littérature. Le grand pas franchi, il ose « larguer les amarres », il reprend son récit journalistique, le complète et cherche à traduire les faits en version personnelle. Il remplit de son écriture magnifique les vides laissés par les réponses laconiques des accusés à la Présidente du tribunal, pour se frayer un chemin au travers de l’horreur des faits. Habitué par son métier à entendre les souffrances du quotidien, il raconte à sa manière, avec un style unique et tranchant, proche souvent du langage parlé, indissociable de la misère intellectuelle exprimée à la barre.
Le lecteur hésite, perd ses certitudes et les mots de justice, égalité, compréhension, ont du mal à trouver leur signification. Le texte s’interrompt d’ailleurs de manière brutale: pas de jugement, pas d’interprétation. On est au delà de l’humain, dans une zone noire rarement approchée.

Dans Le Démon de la colline au loups, Rouchon-Borie, racontait à la première personne les souffrances enfantines de Duke, le narrateur. Dans Ritournelle, pas de passé, ou si peu, la violence d‘un père est évoquée assez rapidement, et cette absence de causes à effets nous laisse sur le carreau. Au lecteur d’aller au fonds du puits chercher un peu de lumière. A lui de comprendre, à défaut d’excuser. Cette inhumanité que l’on traque dans les actes de génocide, de guerre, elle est ici ramenée à la banalité du quotidien. Dans un studio, pour palper du fric, pour palper une fille. Et le gouffre n’en est que plus grand.