Nathalie M.

Rien n'est noir
par (Libraire)
11 mai 2020

Et pourtant...

Voici un roman qui use de tout le panel des couleurs pour donner à voir la vie de Fridha Kahlo, indissociable de celle de Diego Rivera.
Et derrière les couleurs, les visages et tenues de fête, la souffrance. Celle inaugurale de l'accident, qui induit de nombreuses interventions chirurgicales tout le long de la vie de Frida.
Corps perforé, broyé, perpétuellement de déchirures, tout le temps.
Souffrance qui a conditionné son existence, sa peinture aussi, forcément.
Sa peinture, c'était son refuge.
Elle ouvrait à une clairvoyance intime qui se déploie.
Frida Kahlo s'est acharnée à vivre, avec vigueur, avec intensité.
Elle était de flamboyance pour tromper la souffrance et rire au nez de la mort.

Moderato Cantabile
par (Libraire)
11 mai 2020

Lire et relire

Anne nous apparaît comme silhouette tremblante, troublante, vaporeuse, là sans y être vraiment.
Elle traverse la vie de l'effleurer.
Un élément extérieur, brutal la réveille d'elle. Elle rencontre l'autre, aussi happé qu'elle par ce qui vient de se produire.
Deux êtres, pas vraiment témoins se revoient, jour après jour, sur le lieu du crime passionnel qui les a subjugués.
Ils en reparlent de ce crime, tentative à éclaircir ce qui ne s'analyse pas mais traverse de sens à soi.
Et rien ne se passe.
Ils boivent. Ils parlent peu du rien à dire. Ils boivent encore.
Ils sont pleinement là du corps qui vibre autant que tremble.
Ils attendent.
Ils savent de rencontre en rencontre ce qu’ils aimeraient vouloir, sans avoir la force de le vivre de leurs difficultés d’être.
On reste suspendu aux mots précis, à la virgule que l’on perçoit marquante d’une écriture ciselée.
L'issue, on n’ose l’imaginer.
On voudrait seulement continuer d’entendre se chantonner la mélodie intime comme susurrée.
Un roman comme espérer, désirer d'une rencontre en sachant pertinemment que rien ne peut aboutir, à peine s'esquisser, de l'autre semblable à soi, aussi perdu que soi.
Un air familier à percevoir Anne comme Lol V. Stein.
Des femmes comme autant de mystère, fondues au monde sans y être vraiment, évanescentes.

Juvenia
par (Libraire)
5 mai 2020

Homochronie, mon amour

Voici un conte satirique pas piqué des hannetons. 
Dans un pays européen, francophone, un 27 Janvier d'on ne sait quelle année, une république "Juvenia" promulgue une loi interdisant les hommes à s'enamourer de femmes de plus de vingt ans leurs cadettes. Même chose du point de vue des femmes envers les hommes, soyons justes.
On invite ainsi chacun à s'épanouir sexuellement et amoureusement, en gardant le goût des âges similaires, et donc à réduire les désordres dans la cité, du croisement des générations.
Par cette loi, on s'attache à penser aux femmes de cinquante ans qui se trouvent délaissées en masse par des hommes du même âge pour des femmes plus jeunes alors qu'elles se voient réduites à n'être plus sollicitées que par des hommes bien plus âgées.
De cette loi, on suit le parcours de six personnages, femmes et hommes qui selon leur âge vont repenser une forme de liberté, réinvestir autrement leur sexualité, la réinventer, et réorganiser leur vie.
Lecture jubilatoire.

Peut-être pas immortelle
par (Libraire)
3 mai 2020

Poésie, la perte de l'être aimé.

Frédéric Boyer a aimé Anne Dufourmantelle, l'a perdue.
Pire que perdre ; elle est morte accidentellement, noyée.
C’était pendant l’été, il y a maintenant quelques années.
Qu'est-ce que le deuil ? Comment faire le deuil ? Le faire, n'est-ce pas perdre encore ?
Alors, Frédéric Boyer a écrit. Il a marqué de mots le temps de la perte irrémédiable, de ce qu'elle fait en soi, de ce qu'elle transforme, abîme et fait surgir à l'intérieur, malgré soi.
Il a écrit de fulgurances, dans l'urgence.
Il a écrit la sidération de la perte, et l'ignoble de l'indicible insoutenable.
Il a écrit pour poser hors de lui ce qui étouffe.
Il a posé et est allé à vivre, du manque.
Trois textes courts et denses ; peut-être pas immortelle, Une lettre, Les vies.
Des mots jetés, vite déposés sur le papier des surgissements.
Des mots forts qui disent l'être perdu à celui qui reste et posent le regard éperdu sur le monde sans elle.
Des mots qui n'ont pas eu le temps d'être dits, du dialogue interrompu dans le seul but de perpétuer les échanges à vivre, malgré la mort.
Des vies perçues du manque de celle qui ne vit plus. Manque, avec lequel il faut bien continuer de vivre.

L'occupation
par (Libraire)
2 mai 2020

Terrible

Écrit entre Mai et Octobre 2001, c'est un texte brutal, presque clinique sur la jalousie.
Celle-là même qui occupa entièrement Annie Ernaux, après que son ex-compagnon lui ait annoncé qu'il allait s'installer avec une autre femme. 
C'était pourtant Annie Ernaux qui l'avait quitté quelques mois auparavant, amoureuse de la liberté retrouvée après un long mariage, contre son insistance à vouloir s'installer avec elle.
Et pourtant, de cette annonce, des nouvelles consignes à se voir, l'obsession à savoir qui pouvait bien être cette femme, a poussé Annie Ernaux dans des affres effrayants. 
La force du texte tient dans le fait que l'auteure ne cache rien, n'édulcore rien de ce qu'elle a pensé, fait ou éprouvé pendant les six mois qu'a duré cette occupation. 
Le processus à tomber dans la jalousie reste insondable malgré tout si ce n'est qu'il donne à percevoir une faille plus ou moins béante.
On saisit parfaitement des mots crus, lapidaires, l'envahissement que c'est, l'irrationnel absolu engendré, la souffrance infernale que cela crée.
Quelle complexité, quel enfermement, quelle folie pour dire simple, cela déclenche et génère ! 
C'est un texte intransigeant et courageux dont on sort quelque peu sonné.