Nathalie M.

L'Embellie
par (Libraire)
13 avril 2020

L'Embellie longue durée

Tout apparaît bizarre dans cette histoire, ou plutôt décalé et c'est ça justement qui est bon à lire.
Voyez plutôt.
La narratrice se trouve quittée par son amant, puis son mari, le même jour.
De but en blanc, elle se retrouve à écouter les dires d'une voyante qu'elle n'avait pas du tout l'intention de rencontrer, parce que sa meilleure amie ne pouvait se rendre à ce rendez-vous prévu depuis des mois, lui demandant de s'y rendre à sa place.
Meilleure amie, prénommée Audur, qui a un enfant mal-voyant et mal-entendant de quatre ans, enceinte à nouveau et seule totalement, des pères absents.
Amies pour le meilleur et pour le pire mais quand-même pour le meilleur, la narratrice qui n'a aucune expérience des enfants, doit s'occuper de Tumi, pour quelque temps.
De tout ce qui lui tombe dessus (mais bien sûr, je n'en ai que peu dit), elle décide de partir en voyage et emmène le petit avec elle dans ses pérégrinations.
Tout dans cet ouvrage n'est que délectation de l'improbable qui surgit enchanteur et corsé, mine de rien dans un récit qui coule de source mais dont on se demande bien où il mène.

Lettres à Essenine
8,00
par (Libraire)
9 avril 2020

Lettres de pure poésie

De Jim Harrison, on connaît bien ses nouvelles, ses romans, et même ses poèmes mais peut-être moins ses lettres ; celles adressées à Essenine, poète soviétique suicidé à trente ans en 1925.
Harrison dit de ses lettres qu'elles sont un constat de victoire sur la tentation du suicide.
Dans chaque lettre, une pépite, peut-être pas la même selon qui lit, selon l'humeur dans laquelle on est mais pépite quand-même, assurément.
Des thèmes récurrents du mal de vivre, d'écrire, d'amour, tout n'est qu'élan à vivre absolument, intensément. Jim Harrison n'était pas être de moitié. Tout se vivait pleinement, dans une intelligence vive qui s'exprime de fulgurances.
Peu à peu, on se familiarise avec Essenine, on s'en fait une idée et la curiosité à le découvrir si ce n'est déjà fait, s'amplifie d'avancer dans la lecture des lettres. Des lettres comme des esquisses. Si seulement Essenine avait pu lire ces lettres-là.

Nirliit
par (Libraire)
4 avril 2020

Un ailleurs

La narratrice se rend tous les étés à Salluit dans le grand Nord pour s'occuper des enfants inuits laissés à leurs seule vigilance et lois.
Quand elle revient cet été-là, elle ne sait pas ce qui l'attend.
Elle découvre que son amie Eva a disparu dans un fjord.
Tout le long de l'ouvrage, elle lui parle à cette amie disparue.
Elle imagine ce qui a pu lui arriver et elle fait le constat de ce qu'elle laisse en l'état, de ne plus être là.
Elle lui dit combien, elle, la blanche, elle aime la terre inuite, son peuple, ses enfants surtout.
Elle dit la douleur de voir ce peuple dériver.
C'est un ouvrage plein d''estime et de reconnaissance des autres; autres et riches encore de ce qu'ils perdent peu à peu de leur culture.
C'est un ouvrage de mélancolie programmée, de sens perdu face aux conditions de vie qui s'imposent aux inuits, comme ailleurs.
C'est beau et triste à la fois.
Tout de délicatesse, ça dit l'amour, pour ce peuple dont on sent la profonde détresse dans tout ce qui se vit au quotidien.

La seule histoire / roman

Barnes, Julian

Gallimard

8,50
par (Libraire)
31 mars 2020

La seule histoire

Paul, 19 ans, tombe amoureux de Susan, 48 ans, qui tombe amoureuse de Paul.
Ça se passe sur un court de tennis, de jouer ensemble après un tirage au sort.
On pourrait poser la rencontre comme destinée qui se vit.
Tout dépend du regard qu’on porte sur la vie, et sur l’amour aussi.
De 19 ans à la fin de la vie de Susan, Paul restera présent à elle.
Paul commence par se remémorer le meilleur de ce qui fut vécu avec Susan, puis la part la plus sombre et enfin la vie sans elle.
Il est question de l’amour, on l’aura bien compris mais quelle évidence à l’amour ?
Le narrateur sait au temps d’écrire qu’il a vécu avec Susan le seul amour de sa vie.
Il tente de s’expliquer pourquoi, explore les voies de réflexion possibles et pourtant il sent toute l’inanité de l’entreprise. Mais il creuse sillon pour meilleure compréhension. De quoi ? Du pourquoi amoureux ? De qui il est et est devenu de cet état ?
Il sait qu’il n’est pas de définition de l’amour, que l’amour se définit de chaque histoire d’amour, de la rencontre, de ce que vécu ensemble qui ne ressemble jamais à ce que deux autres individus vivraient.
Alors, il raconte l’histoire d’amour qui se vit, qui évolue, se modifie. L’amour n’a d’essence que de cette rencontre là.
Il n’est pas question de propos tels que « ma plus belle histoire d’amour… », ma « seule histoire d’amour » ou « d’amour avec un grand A ».
Il s’agit de dire une seule histoire entre deux êtres, qui se sont rencontrés, qui se sont aimés, qui en sont devenus qui ils étaient sans pouvoir échapper à leurs tourments, à leur propre vie qui se vivait, à leur personnalité façonnée du passé, façonnant tout autant leur être amoureux.
C’est une réflexion profonde sur les histoires d’amour, le courage ou la lâcheté, voire les deux à la fois que ça demande de les vivre ou pas.
C’est un ouvrage poignant, dérangeant même, qui pose questionnement intime, propre à chacun.

Les fils conducteurs
par (Libraire)
29 mars 2020

Ouvrage terriblement marquant

Tout commence par ce mot Agbogbloshie, plus communément nommé " la bosse ".
C'est une décharge à ciel ouvert, au bord de l'eau, qui se trouve près du port d'Accra au Ghana.
S'amoncellent sur cette bosse tous les déchets de l'obsolescence programmée de nos équipements consommés puis jetés.
Ces objets ne disparaissent pas.
Par tonnes, ils se retrouvent là, formant décharge immense que des gamins vont sonder pour récupérer et revendre ce que glané à des plus âgés qu'eux, qui eux-mêmes revendent à des plus malins qu'eux ayant créé leur réseau de récupération, réparation et revente d'objets, matériaux et métaux plus ou moins précieux.
On suit Isaac, Moïse et Jacob, le tout nouveau-venu, gamins d'à peine douze ans en moyenne qui ont abandonné l'école et se bousillent la santé à gagner à peine de quoi vivre en collectant pour revendre.
On voit comment Wisdom et Justice, jeunes gens plus âgés qui eux préservent leur santé, gagnent leur vie en faisant travailler les plus jeunes et plus fragiles.
Et ce, alors qu'eux-mêmes sont à la botte de Daddy Jubilee qui gère tout son business le "cul " posé sur une chaise, d'avoir l'art de magouiller, d'être un mafieux de la pire espèce.
Et dans ce décors apocalyptique, arrive Thomas, jeune européen photographe qui bénéficie d'une bourse de Total pour donner à voir ce qui se passe là.
L'ironie est totale.
Tout dans cet ouvrage est savamment mené pour poser à distance, avec un humour mordant, voire avec violence.
Rien n'est écrit au hasard.
La part sombre de notre humanité perçue comme une flaque visqueuse qui s'étend, est passée au crible.