Brest en Bulle

http://www.brestenbulle.fr/

13 mars 2014

Chronique

La sortie de l’intégrale de la trilogie était un de nos Coups de cœur de 2012. José Robledo et Marcial Toledano reviennent aujourd’hui avec un quatrième album. Préquelle à la série, ce one-shot revient sur le passé du personnage de Louviers et sa relation avec Anne, alias Ciseaux.

Ayant laissé Ciseaux pour morte, Louviers se rend dans un pays d’Europe de l’Est. Sa mission: abattre La Hyène, trafiquant d’armes entretenant la guerre. Sous couvert d’une carte de presse, dans un pays dont il ne comprend pas la langue, il va se reconnaître en l’un des enfants qui, muet, lui servira de guide afin de se rapprocher de sa cible.

En proie aux doutes et hanté par le souvenir de Ciseaux, il va être confronté à toute l’horreur de cette guerre. Des massacres perpétrés par les milices aux mises en scène macabres réalisées par les reporters, Louviers va devoir s’accrocher pour mener à bien son contrat.

Après 3 albums à la limite de la perfection, le duo espagnol réitère et fait de nouveau mouche. La scénario est réaliste et surfe sur l’actualité, le dessin nous subjugue, le storyboard et le cadrage sont hallucinants.
On pourra tout de même se demander si cet album était nécessaire afin de boucler la boucle. Une chose est cependant sûre, on en redemande !

Néness.

Lire la chronique illustrée : http://www.brestenbulle.fr/?p=14173

10 mars 2014

Chronique

Le théorème de Karinthy, également appelé « Les six degrés de séparation » ou encore « Théorie des 6 poignées de mains » a été établi par le Hongrois Frigyes Karinthy en 1929. Il évoque la possibilité que toute personne sur terre soit liée à n’importe quelle autre par l’intermédiaire d’une chaîne de relations individuelles comprenant au plus 5 autres maillons. Je vous fais grâce des fascinants développements qui en découlent, par lesquels mathématiciens, sociologues et autres physiciens vinrent mettre leur grain de sel.

Venons-en à notre histoire. Nous sommes à Berlin-Ouest en 1981 et le récit se focalise sur deux hommes.

Otto, policier de RFA, débarque à Berlin, y prend ses marques et commence à mener la même vie qu’un homme qu’il recherche. Il écume les bars, se politise puis se radicalise en étant de toutes les manifestations et émeutes que connait Berlin à cette époque. De fil en aiguille, Otto noue des contacts. Quelques poignées de mains plus tard, il infiltre un groupe d’extrême gauche épris de justice et de révolution, les uns prônant les enseignements de Gandhi quand d’autres préfèrent suivre ceux de Bakounine…

De son côté, Martin, l’homme qu’Otto recherche, revient à Berlin quelques années après une action terroriste qui a mal tourné, pour aider d’anciens camarades extrémistes dans la lutte mais aussi régler des comptes. Ils préparent une action d’éclat qui les remettrait en selle : l’enlèvement du sénateur de l’intérieur, Lummer, responsable de l’évacuation des squats de la ville.

En huit chapitres, les auteurs nous font suivre en parallèle les chemins d’Otto et de Martin qui pourraient bien se croiser. En sera-t-il ainsi ?

Sous forme de polar, Le Théorème de Karinthy nous éclaire sur une époque mouvementée de l’histoire berlinoise, nous plonge dans l’univers des mouvements terroristes d’extrême gauche impliqués dans la lutte armée et nous dévoile la méthode – le fameux théorème – utilisée par la police ouest-allemande pour tenter de retrouver les activistes. Enfin, il nous offre en prime une superbe playlist new wave – citons Joy Division ou Fehlfarben – dont les textes enragés illustrent parfaitement l’histoire.
Un album remarquable signé Jörg Ulbert (scénario) et Jörg Mailliet (dessin et couleurs) aux éditions Des Ronds dans l’O.

AC.

Lire la chronique illustrée : http://www.brestenbulle.fr/?p=14095

22 janvier 2014

Chronique

La couverture l’annonce un peu : quand on ouvre ce livre, on plonge dans une narration déstructurée, un récit mêlant plusieurs voix et plusieurs époques dont chacune fait l’objet d’un traitement graphique distinct.
Il y a des traits faussement maladroits, dont le style « fil de fer » dit la maladie et le ressassement, la fracture et la réclusion en soi-même ; les signes récurrents de cette pathologie seront un arbre sec, une station-service, la nuque d’une femme.

Il y a des camaïeux de gris et de brun pour rendre l’atmosphère crépusculaire – on dirait volontiers « bas du front » – d’une bataille de tranchées; des lavis sombres peignant une campagne noyée dans une nuit humide ; les crayonnés se font drus pour rendre l’action de la pluie et des larmes qui ravinent au fil du temps les paysages et les visages, creusant rides et reliefs sur des surfaces lisses.
Dans cet univers mélancolique, les taches de couleurs chaudes sont celles des explosions, des éclairages électriques, des phares de voiture, mais aussi de la carnation humaine à ses extrémités translucides, symbole d’une vie absurde et fragile, mais têtue.
C’est l’histoire de l’éternelle bataille que se livrent la pulsion de vie et la tentation de l’auto-destruction dans l’esprit des hommes en proie à l’angoisse de la stérilité et de la mort.
C’est l’histoire d’un type qui accepte finalement de vieillir, de vivre coûte que coûte, et cela n’avait sans doute jamais été raconté de manière aussi originale et belle en bande dessinée.

24 décembre 2013

Chronique

Il y a un peu plus d’un an, Ultimatum mettait un terme à la passionnante première saison de ce thriller d’anticipation tentaculaire. Le duo de scénaristes Pierre-Paul Renders et Denis Lapière remet le couvert avec le « premier » album de la saison 2 d’Alter Ego.
Pour ceux qui seraient étrangers à cette série, il faut savoir qu’elle repose sur principe proche du fameux Berceuse Assassine de Tome et Ralph Meyer qui retraçait la même histoire à travers trois points de vue différents. Ici, chacun des premiers albums est consacré à un personnage. Ils se lisent en parallèle et le dernier apporte la conclusion.
Cette nouvelle saison se déroule trois ans après les révélations fracassantes de Camille au monde entier. Teehu, une jeune fille qui a des visions depuis sa tendre enfance, vit dans une communauté créée par Noah et Zelia.

Il s’agit en fait plus d’une secte que d’une réunion de hippies, c’est pourquoi Teehu profite d’une intervention policière pour s’enfuir, accompagnée d’un jeune garçon nommé Salam.
Sauvée par Délia, l’héroïne du prochain opus, elle finira par rencontrer Camille. Mais est-ce réellement une bonne chose ?
Une très bonne entrée en matière pour cette deuxième saison qui donne vraiment envie de prolonger l’expérience. Amateurs d’intrigues géo-politico-scientifiques, plongez à la découverte des alter ego ! De plus, réjouissons-nous que Dupuis ait opté pour une sortie trimestrielle !

26 novembre 2013

Chronique

A l’ouverture du nouvel album d’Étienne Davodeau, on quitte l’esplanade du Louvre dans un mouvement contraire à celui que laissait présager le sujet. Afin de mieux nous faire entrer dans le plus grand musée du monde, l’auteur prend le parti d’abord de nous en éloigner.
La pyramide de verre et la cour Napoléon s’effacent à travers les vitres d’un bus et Fabien, le personnage principal de cette histoire, rejoint sa bien-aimée à la gare.
Il est agent d’accueil et de surveillance au musée et va rendre visite à la famille de sa belle. Les présentations sont sympathiques mais un peu brutales, dépouillées des formules de politesse habituelles ou d’une certaine gêne;

Un des trois frangins de Mathilde, femme indépendante et généreuse qui n’est pas sans rappeler Lulu, s’exclame : « Voilà le gars qui se tape ma sœur ! », ce à quoi Fabien répond : « Heu… oui, l’inverse est vrai aussi… ».

Le père et les fils sont bougons et tatillons quand il s’agit d’aborder leur métier. Ils sont fiers d’avoir fait prospérer l’entreprise familiale des meubles Benion, « soixante ans de travail », et font visiter les lieux à Fabien mais souhaitent surtout lui confier une mission: faire entrer un tableau du grand-père au Louvre. Quand le chien qui louche est enfin dévoilé à la planche 17, on comprend mieux le regard effaré du personnage sur la couverture. C’est une croûte de Gustave Benion, peintre du dimanche, qui était conservée au grenier ; l’aventure s’annonce cocasse.

En effet, cette requête étrange va mettre Fabien dans l’embarras et bouleverser sa vie bien réglée de gardien. Toutefois, il sera aidé dans sa tâche par Monsieur Balouchi, un homme courtois et érudit qui connaît son Louvre sur le bout des doigts et s’attarde, contrairement aux touristes pressés, sur les détails émouvants des œuvres ou la main d’un enfant sur une vénus de marbre tronquée…

Le dessinateur prend plaisir à capter les mouvements figés de ces statues et celles qui habitent la cour Puget se mettent, magie de la bande-dessinée, à parler avec le ton familier et grossier des frangins.

Cette galerie de personnages braillards et sympathiques va d’ailleurs s’étoffer d’autres plus fantasques encore ; les membres de la République du Louvre, une « confrérie discrète » dont on aimerait bien faire partie ; tous ont un rapport particulier au Louvre, certains y font l’amour et d’autres rêvent de traverser les salles en Suzuki RMX450Z…

Le talent de conteur de Davodeau fait merveille dans cet album: il bouscule les clichés comme ses personnages bousculent les règles de l’espace muséal; le lieu est animé et chacun y trouve son bonheur: les frangins de Mathilde s’arrêtent ébahis devant les meubles de l’entreprise Jacob Frères, fils du célèbre menuisier-ébéniste George Jacob; monsieur Balouchi s’oublie au milieu des femmes de pierre et le vieux Benion voit « sans déconner » la croûte de son ancêtre entrer au Louvre !

Pour nous le bonheur a été de lire cet album rythmé et jouissif qui donne envie de retourner au Louvre, dans ces salles où il y a tant à découvrir.