sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

Notre-Dame de Paris
18 août 2020

Peu importent les processions, cérémonies et autres célébrations, quand Esméralda danse avec son tambourin et sa chèvre sur le parvis de Notre-Dame, tous les yeux sont rivés sur la belle bohémienne. Les femmes médisent d’elle, les hommes la convoitent. De Claude Frollo, l’archidiacre qui a tenté de l’enlever à Gringoire le poète qu’elle a épousé pour le sauver des truands de la Cour des miracles, en passant par Quasimodo, le sonneur de cloches bossu, borgne et boiteux, nul n’échappe aux charmes de celle qu’on appelle aussi l’Égyptienne. Pourtant, le cœur d’Esméralda ne bat que pour le capitaine de la garde, le beau Phoebus de Châteaupers.

Roman d’amour, roman historique, roman monumental dans tous les sens du terme, Notre-Dame de Paris est un livre qui s’apprivoise. L’écriture y est riche, parsemée de citations latines et s’échappant souvent en longues digressions bien éloignées d’Esméralda et de ses prétendants. Victor Hugo a bien des choses à dire…sur Notre-Dame, d’abord, et les restaurations qui l’ont défigurée, sur l’architecture, l’imprimerie, sur Paris, le Moyen-Âge, sur la religion et l’Église, les puissants et les miséreux, la justice, la peine de mort, etc.
Parfois on s’y perd, parfois on s’ennuie… Mais Hugo nous ramène dans le giron de la cathédrale, nous envoûtant avec ses personnages attachants, irritants, aimables ou détestables. L’amour et ses pièges, ses mirages, ses obsessions, ses trahisons y côtoient l’amour le plus pur, le plus désintéressé, le plus noble. Mais quand on aime, on ne fait pas toujours les bons choix. Esméralda l’apprendra de cruelle manière car on n’est pas ici dans la bluette, dans la comédie musicale, dans le monde de Disney. Ici règnent la misère, la cruauté, la folie et la mort rôde.
Hugo donne la parole au peuple de Paris. Sa princesse est une bohémienne, son prince un bossu. C’est eux qu’ils parent de la générosité, de la bonté, de l’humanité. Mais son personnage le plus beau, le plus grand, reste la cathédrale ; Notre-Dame la sombre, la vieille, la laide que certains voudraient voir raser et que l’auteur défend bec et ongles. Il en fait le lieu de toutes les passions où cohabitent le Bien et le Mal, l’ombre et la lumière, le beau et le laid.
Quand on sait que son récit a contribué à sauver l’édifice, on ne peut que louer la force d’évocation et de persuasion de l’auteur.
Ce grand roman se doit d’être lu, malgré ses défauts, malgré les envolées lyriques, les digressions, la lourdeur parfois de l’écriture.
Parce qu’il a sauvé Notre-Dame, parce qu’il donne voix aux petites gens, parce qu’on se laisse entraîner dans la ronde de sa ribambelle de personnages, parce qu’il fait partie du patrimoine français.

La petite boulangerie du bout du monde
13 août 2020

Dynamique et prospère, la petite entreprise de graphisme de Polly et Chris n'a pas su résister à la crise économique de 2008. Malgré tous les efforts de la jeune femme pour maintenir à flots leur activité et soutenir son compagnon en pleine déprime, il a fallu fermer boutique et renoncer à leur appartement flambant neuf, aux sorties entre amis, aux restaurants branchés, aux voitures haut de gamme et même à leur couple qui s'est délité au fil du temps et des problèmes. Honteuse et désargentée, Polly a bien essayé de se reloger à Plymouth mais devant le prix des loyers, elle a aussi renoncé à s'installer en ville. Contre l'avis de tous, Polly a choisi Polbearne, une minuscule île des Cornouailles, reliée au continent par une route submersible. Dans l'unique petit bourg, battu par les vents et les flots, Polly va tenter de se reprendre en main, de se reconstruire, d'oublier son naufrage. Et la meilleure thérapie pour cette amoureuse du pain, c'est de pétrir, enfourner et déguster du pain sous toutes ses formes. Très vite, les îliens frappet à sa porte, attirés par les odeurs alléchantes de ses fournées, au grand dam de Mrs Manse, sa patibulaire propriétaire, boulangère de son état, qui l'accuse de vouloir sa ruine. Mais il est déjà trop tard...Les pêcheurs du port, le vétérinaire, l'épicière et bien d'autres deviennent de fidèles clients et Polly retrouve le goût d'une vie simple et authentique dans ce lieu isolé qui pourrait bien devenir son nouveau chez elle.

Une parfaite lecture estivale, sans besoin de réfléchir ou d'analyser, juste le plaisir de se laisser porter par l'odeur de l'iode et du pain, les embruns, la pluie, le vent, les bons sentiments.
Alors bien sûr c'est de la chick lit, on n'échappe pas aux poncifs du genre avec une héroïne gentille, godiche et larmoyante, quelques épreuves amoureuses avant de trouver ''le bon'', la copine excentrique qui a du caractère, l'ex qui essaie de s'imposer, etc. Mais Polbearne vaut le détour. On aime cette petite île, son port de pêche, ses habitants, son mode de vie, son isolement, ses paysages et, bien sûr, sa petite boulangerie.
Un voyage gourmand en Cornouailles, rafraîchissant et dépaysant où l'on croise, entre autres, un fantôme, un macareux domestique, un pêcheur aux yeux bleus, un apiculteur américain, et tous les pains de la création. Un bon moment de détente.

Le poids des secrets / Hotaru

Shimazaki, Aki

Actes Sud

6,60
9 août 2020

''Ho...ho...hotaru koï...Venez, les lucioles ! L'eau de l'autre côté est salée, l'eau de notre côté est sucrée. Venez les lucioles !''
Alors que la vie la quitte lentement, Mariko garde en tête cette comptine pour enfants, l'histoire de ces lucioles attirées par l'eau sucrée comme les femmes le sont parfois par le mauvais homme. Mariko a été cette luciole, abusée par un homme séduisant, sûr de lui, qui s'est marié avec une autre, la laissant seule avec leur fils. Cet homme, cette liaison, sa trahison, elle aurait aimé les emporter dans sa tombe mais quand elle sent que Tsubaki, sa petite-fille préférée, est prête à succomber au charme d'un de ses professeurs, la vieille femme lui confesse ses secrets les plus intimes, une histoire d'amour et de mort, la relation entre une jeune fille naïve et un homme de pouvoir et ses terribles conséquences.

C'est avec Hotaru qu'Aki Shimazaki conclut sa pentalogie Le poids des secrets. Cinq livres bouleversants qui parlent tous du véritable amour, celui qui résiste aux guerres, aux mensonges, aux non-dits, aux secrets, à tous les obstacles.
Avec Hotaru, la boucle est bouclée et il faut dire adieu à Mariko, Yukio, Yukiko, Kenji et tous les autres. Mariko prend la parole une dernière fois pour transmettre un message à la nouvelle génération, pour que ne soient pas commises les mêmes erreurs, pour qu'il n'y est plus de secrets. Après les drames, les deuils, les amours contrariées, la jeune Tsubaki saura peut-être éviter les écueils de la vie...
Pureté de l'écriture, pureté des sentiments, poésie de la langue, délicatesse et tendresse... "Le poids des secrets" est un bijou à lire et à relire.

Circé
8,50
9 août 2020

Ignorée par son père, le puissant titan Hélios, et moquée par sa mère, la sublime nymphe Perséis, Circé, à la voix trop humaine, au physique et au caractère trop discrets, aux dons divins inexistants, n'a capté l'attention de son illustre famille que lorsqu'elle a défié Zeus en utilisant la magie. Par amour, elle a transformé un humain en Dieu et sa rivale en monstre, s'attirant l'ire de son père qui la condamne à l'exil. C'est sur l'île d'Æaea que la déesse se construit une vie, seule certes, mais libérée des intrigues de la cour d'Hélios. Là, elle perfectionne son don pour les poisons et la magie. Æaea est paisible, les plantes y abondent, les lions et les renards sont ses amis. Abandonnée des dieux, Circé ne l'est pas des hommes. C'est par la mer qu'ils viennent à elle, animés parfois de mauvaises intentions. Mais la déesse solitaire sait transformer les hommes en porcs, Ulysse le découvrira à ses dépens, lui qui verra son équipage patauger dans la boue. Pourtant ''le meilleur homme de Grèce'' saura apprivoiser Circé, ou du moins conclure un accord avec la magicienne. Son passage sur l'île laissera des traces...Télégonos, fils d'un mortel et d'une déesse.

Quel magnifique voyage littéraire auprès de Circé, figure mythologique intrigante, déesse immortelle à qui Madeline Miller donne tant d'humanité et de sagesse. On la découvre fille, maîtresse, mère, épouse et surtout femme. D'abord une femme effacée, victime des dieux et des hommes et puis une femme forte qui se révèlera à elle-même, prendra son destin en main et défiera les dieux et les hommes. Courageuse et éternelle Circé, bien plus sage, plus forte que tous les hommes, les héros, les dieux qui croisent sa route, forts de leurs exploits, fiers de leurs guerres, fidèles seulement à leur ego. Dans ce monde où règnent la violence et la peur, où les hommes sont soumis aux caprices de dieux tout puissants, Circé reste debout, admirable, sensible, passionnée, dangereuse aussi pour qui s'y frotte.
D'une plume légère et poétique, Madeline Miller s'empare de la mythologie pour la dépoussiérer, la réinterpréter, la féminiser. Captivante et attachante, sa Circé est un roman coup de cœur que l'on quitte avec un serrement au cœur. A lire pour s'instruire et se divertir.

Dans le silence du vent
8,40
1 août 2020

Dans sa réserve indienne du Dakota du Nord, Joe est un adolescent comme les autres. Toujours entouré de ses trois meilleurs amis, il n'aime rien tant que de parcourir les entiers à vélo, traîner à la station-service pour admirer les formes généreuses de sa tante Sonja, pêcher à la ligne ou boire de la bière en cachette. Pourtant, l'été de ses treize ans, sa belle insouciance heurte de plein fouet la triste réalité de sa condition d'amérindien. Sa mère se fait brutalement violer par un blanc et ne doit la vie sauve qu'à sa présence d'esprit et un petit coup de pouce du destin. Cette femme active, avocate au Bureau des Affaires indiennes, mère épanouie et généreuse, n'est plus que l'ombre d'elle-même. Pour Joe, la vie change du tout au tout, l'ambiance à la maison se fait pesante et même son père, l'inébranlable juge Coutts, est désemparé. Sa mère refusant de parler du viol, la police est impuissante et Joe décide de mener sa propre enquête.

Louise Erdrich ne compte plus les best-sellers dans son œuvre dédiée à la cause de son peuple. Dans ce beau roman d'apprentissage, elle évoque les injustices dont sont toujours victimes les amérindiens. La loi est la même pour tous aux Etats-Unis mais les réserves disposent de leurs propres polices et tribunaux. Si ce système fonctionne plutôt bien quand il s'agit d'arrêter, d'inculper ou de juger un indien, les choses se corsent lorsqu'une affaire implique un blanc et se compliquent encore si le crime a eu lieu en dehors du territoire de la réserve. Confronté à une injustice flagrante, Joe s'interroge sur les relations entre son peuple et les blancs, sur la Justice, l'impunité des blancs et la possibilité de faire justice lui-même.
Cri de colère et d'impuissance d'un adolescent et de tout un peuple, Dans le silence du vent est aussi le roman de l'enfance, de l'amitié, du passage difficile à l'âge adulte. Un roman poétique, imprégné de vieilles légendes indiennes, illuminé par un Joe déterminé, épris de justice, fier de ses racines et toute une cohorte de personnages drôles, émouvants, attachants. Un gros coup de cœur.